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par Kylian
#1311712
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Phil Borges, Enduring Spirit, Alan Slickpoo III, Lewiston, Idaho


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Steve McCurry, Portrait of a young boy wearing a bunny hat, 2001, Tibet


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Phil Borges, Tibetan portrait, Ahidha & Sonam, Lhasa, Tibet


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Martine Franck, Enthronement of Dilgo Khyentse Yangsi Rinpoche, Shechen monastery, 5 décembre 1997, Bodnath, Nepal


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Martine Franck, Tulku Dorje Gyaltsen, Shechen Monastery, Bodnath, Nepal


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Martine Franck, Darjeeling, The newly enthroned Kalou Rimpoche with his tutor Bokar Rimpotche, Sonada Monastery, 28 février 1993, Region of Bengal, India
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par Kylian
#1311713
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Eve Arnold, A baby's first five minutes, Port Jefferson, Mother holds her child's hand, 1959, Long Island, New York, USA


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Eric Lafforgue, Yao minority kid with traditional hat, Ban Xay Leck, Laos


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Jim Goldberg, From the series « Coming and Going », 12 décembre 1992, California, San Francisco, USA
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par Kylian
#1311714
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Réhahn, A Journey in Bornéo, Bajau in Mabul Island


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Réhahn, Child of Vietnam


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Réhahn, Child of Vietnam
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par Kylian
#1311715
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Jimmy Nelson, Menaja Koke, Likekaipia Tribe Ponowi Village, Jalibu Mountains, Western Highlands, Papua New Guinea, 2010


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George Rodger, Children from the Wagogo tribe wear special headgear for the circumcision ceremony, 1947, Tanzania


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Jimmy Nelson, Lufa children, Goroka, Eastern Highlands, Papua New Guinea, 2010
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par Kylian
#1311716
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George Rodger, Young Basuto boy wrapped in blankets against the cold on the Thaba Bosiu (Mountain of the Night), 1947, Basutoland (Lesotho), South Africa


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Ferdinando Scianna, Mali, 1993


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Werner Bischof, On the road to Cuzco, near Pisac, in the Valle Sagrado of the Urubamba river, May 1954, Peru


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Eli Reed, Mother and son in Bedford Stuyvesant, 1986, Brooklyn, New York City, USA


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Jimmy Nelson, Karo children, Korcho village, Omo valley, Ethiopia, 2011


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Cristina Garcia Rodero, Morning and evening prayers at a catholic school, Casa Manana, 2001, Jacmel, Haïti
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par Kylian
#1311717
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Eric Lafforgue, Himba woman making otjize, Epupa, Namibia


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Eric Lafforgue, Mucawana woman with her baby, Village of Oncocua, Angola


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Eric Lafforgue, Mucawana bracelets, Village of Oncocua, Angola


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Jimmy Nelson, Himba, Décembre 2011, Hartmann Valley, Cafema, Namibia


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Eric Lafforgue, Himba baby with a copper necklace, Village of Oncocua, Angola


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Jimmy Nelson, Himba, Décembre 2011, Hartmann Valley, Cafema, Namibia
Modifié en dernier par Kylian le 02 févr. 2020, 13:24, modifié 1 fois.
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par Kylian
#1311718
Le Vicomte de Valvert.

Personne ? Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits ! ...

(Il s’avance vers Cyrano qui l’observe, et se campant devant lui d’un air fat.)

Vous... vous avez un nez... heu... un nez... très grand.


Cyrano, gravement.

Très.


Le Vicomte, riant.

Ha !


Cyrano, imperturbable.

C’est tout ? …


Le Vicomte.

Mais…


Cyrano.

Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu ! … bien des choses en somme…
En variant le ton, – par exemple, tenez :
Agressif : « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
Il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse ! »
Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! »
Descriptif : « C’est un roc ! … c’est un pic ! … c’est un cap !
Que dis-je, c’est un cap ? … C’est une péninsule ! »
Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ?
D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? »
Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? »
Truculent : « Ça, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? »
Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! »
Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! »
Pédant : « L’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
Appelle Hippocampéléphantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d’os ! »
Cavalier : « Quoi, l’ami, ce croc est à la mode ?
Pour pendre son chapeau, c’est vraiment très commode ! »
Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral,
T’enrhumer tout entier, excepté le mistral ! »
Dramatique : « C’est la Mer Rouge quand il saigne ! »
Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne ! »
Lyrique : « Est-ce une conque, êtes-vous un triton ? »
Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on ? »
Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu’on vous salue,
C’est là ce qui s’appelle avoir pignon sur rue ! »
Campagnard : « Hé, ardé ! C’est-y un nez ? Nanain !
C’est queuqu’navet géant ou ben queuqu’melon nain ! »
Militaire : « Pointez contre cavalerie ! »
Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ?
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot ! »
Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot :
« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
A détruit l’harmonie ! Il en rougit, le traître ! »
– Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit
Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres
Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !
Eussiez-vous eu, d’ailleurs, l’invention qu’il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
Me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n’en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d’une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve.


De Guiche, voulant emmener le vicomte pétrifié.

Vicomte, laissez donc !


Le Vicomte, suffoqué.

Ces grands airs arrogants !

Un hobereau qui... qui... n’a même pas de gants !

Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !


Cyrano.

Moi, c’est moralement que j’ai mes élégances.
Je ne m’attife pas ainsi qu’un freluquet,
Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet ;
Je ne sortirais pas avec, par négligence,
Un affront pas très bien lavé, la conscience
Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil,
Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
Empanaché d’indépendance et de franchise ;
Ce n’est pas une taille avantageuse, c’est
Mon âme que je cambre ainsi qu’en un corset,
Et tout couvert d’exploits qu’en rubans je m’attache,
Retroussant mon esprit ainsi qu’une moustache,
Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
Sonner les vérités comme des éperons.


Le Vicomte.

Mais, monsieur…


Cyrano.

Je n’ai pas de gants ?... la belle affaire !
Il m’en restait un seul... d’une très vieille paire !
– Lequel m’était d’ailleurs encor fort importun.
Je l’ai laissé dans la figure de quelqu’un.


Le Vicomte.

Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule !


Cyrano, ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se présenter.

Ah ? ... Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule De Bergerac.

(Rires.)


Le Vicomte, exaspéré.

Bouffon !


Cyrano, poussant un cri comme lorsqu’on est saisi d’une crampe.

Ay ! ...


Le Vicomte, qui remontait, se retournant.

Qu’est-ce encor qu’il dit ?


Cyrano, avec des grimaces de douleur.

Il faut la remuer car elle s’engourdit...

– Ce que c’est que de la laisser inoccupée !

– Ay ! ...


Le Vicomte.

Qu’avez-vous ?


Cyrano.

J’ai des fourmis dans mon épée !


Le Vicomte, tirant la sienne.

Soit !


Cyrano.

Je vais vous donner un petit coup charmant.


Le Vicomte, méprisant.

Poète ! ...


Cyrano.

Oui, monsieur, poète ! et tellement,
Qu’en ferraillant je vais – hop ! – à l’improvisade,
Vous composer une ballade.


Le Vicomte.

Une ballade ?


Cyrano.

Vous ne vous doutez pas de ce que c’est, je crois ?


Le Vicomte.

Mais...


Cyrano, récitant comme une leçon.

La ballade, donc, se compose de trois
Couplets de huit vers...


Le Vicomte, piétinant.

Oh !


Cyrano, continuant.

Et d’un envoi de quatre...


Le Vicomte.

Vous...


Cyrano.

Je vais tout ensemble en faire une et me battre,
Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.


Le Vicomte.

Non !


Cyrano.

Non ?

(Déclamant.)

« Ballade du duel qu’en l’hôtel bourguignon
Monsieur de Bergerac eut avec un bélître ! »



Le Vicomte.

Qu’est-ce que c’est que ça, s’il vous plaît ?


Cyrano.

C’est le titre.


La salle, surexcitée au plus haut point.

Place ! – Très amusant ! – Rangez-vous ! – Pas de bruits !

(Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple ; les pages grimpés sur des épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. À droite, De Guiche et ses gentilshommes. À gauche, Le Bret, Ragueneau, Cuigy, etc.)


Cyrano, fermant une seconde les yeux.

Attendez ! ... je choisis mes rimes... Là, j’y suis.

(Il fait ce qu’il dit, à mesure.)

Je jette avec grâce mon feutre,
Je fais lentement l’abandon
Du grand manteau qui me calfeutre,
Et je tire mon espadon ;
Élégant comme Céladon,
Agile comme Scaramouche,
Je vous préviens, cher Mirmydon,
Qu’à la fin de l’envoi je touche !

(Premiers engagements de fer.)

Vous auriez bien dû rester neutre ;
Où vais-je vous larder, dindon ? ...
Dans le flanc, sous votre maheutre ? ...
Au cœur, sous votre bleu cordon ? ...
– Les coquilles tintent, ding-don !
Ma pointe voltige : une mouche !
Décidément... c’est au bedon,
Qu’à la fin de l’envoi, je touche.

Il me manque une rime en eutre...
Vous rompez, plus blanc qu’amidon ?
C’est pour me fournir le mot pleutre !
– Tac ! je pare la pointe dont
Vous espériez me faire don ;
– J’ouvre la ligne, – je la bouche...
Tiens bien ta broche, Laridon !
À la fin de l’envoi, je touche.

(Il annonce solennellement.)

ENVOI.

Prince, demande à Dieu pardon !
Je quarte du pied, j’escarmouche,
Je coupe, je feinte...

(Se fendant.)

Hé ! là, donc !

(Le vicomte chancelle ; Cyrano salue.)

À la fin de l’envoi, je touche.

(Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano. Ragueneau danse d’enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis du vicomte le soutiennent et l’emmènent.)



Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Extrait de l'Acte I, scène 4, 1897
Modifié en dernier par Kylian le 16 févr. 2020, 03:32, modifié 1 fois.
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par Kylian
#1311822
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(Étienne Conte, Écume, 2006, Photographie)



« Prendras-tu un apéritif ? demanda Colin. Mon pianocktail est achevé, tu pourrais l’essayer.

– Il marche ? demanda Chick.

– Parfaitement. J’ai eu du mal à le mettre au point, mais le résultat dépasse mes espérances. J’ai obtenu, à partir de la Black and Tan Fantasy, un mélange vraiment ahurissant.

– Quel est ton principe ? demanda Chick.

– À chaque note, dit Colin, je fais correspondre un alcool, une liqueur ou un aromate. La pédale forte correspond à l’œuf battu et la pédale faible à la glace. Pour l’eau de Seltz, il faut un trille dans le registre aigu. Les quantités sont en raison directe de la durée : à la quadruple croche équivaut le seizième d’unité, à la noire l’unité, à la ronde la quadruple unité. Lorsque l’on joue un air lent, un système de registre est mis en action, de façon que la dose ne soit pas augmentée – ce qui donnerait un cocktail trop abondant – mais la teneur en alcool. Et, suivant la durée de l’air, on peut, si l’on veut, faire varier la valeur de l’unité, la réduisant, par exemple, au centième, pour pouvoir obtenir une boisson tenant compte de toutes les harmonies au moyen d’un réglage latéral.

– C’est compliqué, dit Chick.

– Le tout est commandé par des contacts électriques et des relais. Je ne te donne pas de détails, tu connais ça. Et d’ailleurs, en plus, le piano fonctionne réellement.

– C’est merveilleux ! dit Chick.

– Il n’y a qu’une chose gênante, dit Colin, c’est la pédale forte pour l’œuf battu. J’ai dû mettre un système d’enclenchement spécial, parce que lorsque l’on joue un morceau trop « hot », il tombe des morceaux d’omelette dans le cocktail, et c’est dur à avaler. Je modifierai ça. Actuellement, il suffit de faire attention. Pour la crème fraîche, c’est le sol grave.

– Je vais m’en faire un sur Loveless Love, dit Chick. Ça va être terrible.

[…] »

Chick se mit au piano. À la fin de l’air, une partie du panneau de devant se rabattit d’un coup sec et une rangée de verres apparut. Deux d’entre eux étaient pleins à ras bord d’une mixture appétissante.

« J’ai eu peur, dit Colin. Un moment, tu as fait une fausse note. Heureusement, c’était dans l’harmonie.

– Ça tient compte de l’harmonie ? dit Chick.

– Pas pour tout, dit Colin. Ce serait trop compliqué. Il y a quelques servitudes seulement. Bois et viens à table. »


[…]


[L’antiquitaire] avait un toucher d’une extrême sensibilité et les notes s’envolaient, aussi aériennes que les perles de clarinette de Barney Bigard dans la version de Duke.

Colin s’était assis par terre pour écouter, adossé au pianocktail, et il pleurait de grosses larmes elliptiques et souples qui roulaient sur ses vêtements et filaient dans la poussière. La musique passait à travers lui et ressortait filtrée, et l’air qui ressortait de lui ressemblait beaucoup plus à Chloé qu’au Blues du Vagabond. Le marchand d’antiquités fredonnait un contre-chant d’une simplicité pastorale et balançait sa tête de côté comme un serpent à sonnettes. Il joua les trois chorus et s’arrêta. Colin, heureux jusqu’au fond de l’âme, restait assis là, et c’était comme quand Chloé n’était pas malade.

Colin se leva et ouvrit le petit panneau mobile en faisant la manœuvre, et ils prirent les deux verres remplis d’un liquide avec des irisations d’arc-en-ciel. L’antiquitaire but le premier en clappant sa langue.

« C’est exactement le goût du blues, dit-il. De ce blues-là même. C’est fort, votre invention, vous savez !

[…]

– Si je jouais Misty Morning ? proposa l’antiquitaire. Est-ce que c’est bon ?

– Oui, dit Colin. Ça rend formidablement. Ça donne un cocktail gris perle et vert menthe, avec un goût de poivre et de fumée. »


[…]


Il y avait quelque chose d’éthéré dans le jeu de Johnny Hodges, quelque chose d’inexplicable et de parfaitement sensuel. La sensualité à l’état pur, dégagée du corps.

Les coins de la chambre se modifiaient et s’arrondissaient sous l’effet de la musique. Colin et Chloé reposaient maintenant au centre d’une sphère.

« Qu’est-ce que c’était ? demanda Chloé.

– C’était The Mood to be Wooed, dit Colin. »


[…]


– « L’attente, dit Chick, est un prélude sur le mode mineur. »


[…]


– « Tu ne voudrais pas me donner une idée de la façon dont tu t’y es pris pour entrer en relations avec elle ?... poursuivit Colin.

– Eh bien... dit Chick, je lui ai demandé si elle aimait Jean-Sol Partre, elle m’a dit qu’elle faisait collection de ses œuvres... Alors, je lui ai dit : – « Moi aussi... » – Et, chaque fois que je lui disais quelque chose, elle répondait : – « Moi aussi... » –, et vice-versa... Alors, à la fin, juste pour faire une expérience existentialiste, je lui ai dit : – « Je vous aime beaucoup » – et elle a dit : – « Oh ! »

– L’expérience avait raté, dit Colin.

– Oui, dit Chick. Mais elle n’est pas partie tout de même. Alors, j’ai dit : – « Je vais par là » – et elle a dit : – « Pas moi » – et elle a ajouté : – « Moi, je vais par là. »

– C’est extraordinaire, assura Colin.

– Alors j’ai dit : – « Moi aussi », – dit Chick. Et j’ai été partout où elle a été... »


[…]


« Je voudrais être amoureux, dit Colin. Tu voudrais être amoureux. Il voudrait idem (être amoureux). Nous, vous, voudrions, voudriez être. Ils voudraient également tomber amoureux... »

« […] Qu’est-ce que tu fais là ? »

Il interpellait la souris grise à moustaches noires qui certainement n’était pas à sa place dans le verre à dents, même accoudée au bord dudit verre, et prenant un air détaché.

« Suppose, dit-il à la souris, en s’asseyant sur le rebord de la baignoire (rectangulaire d’émail jaune) pour se rapprocher d’elle, que je trouve chez les Ponteauzanne mon vieil ami Chose... »

La souris acquiesça.

« Suppose, pourquoi pas ? qu’il ait une cousine. Elle serait vêtue d’un sweat-shirt blanc, d’une jupe jaune et elle s’appellerait Al... Onésime... »

La souris se croisa les pattes et parut surprise.

« Ce n’est pas un joli nom, dit Colin. Mais toi tu es une souris et tu as bien de la moustache. Alors ? »

Il se releva.

[…]

Il suça son doigt et l’éleva au-dessus de sa tête. Il le redescendit presque aussitôt. Ça le brûlait comme dans un four.

« Il y aura de l’amour dans l’air, conclut-il. Ça chauffe. »

« Je me lève, tu te, il se lève, nous, vous, ils, levons, levez, lèvent. Tu veux sortir du verre ? »

La souris prouva qu’elle n’avait besoin de personne en sortant toute seule et en se taillant un morceau de savon en forme de sucette.

« N’en colle pas partout, dit Colin. Ce que tu es gourmande ! ... »


[…]


[Colin] la prit sur ses genoux. De nouveau, il se sentait complètement heureux.

« Je t’ai déjà dit que je t’aimais bien en gros et en détail.

– Alors, détaille », dit Chloé, en se laissant aller dans les bras de Colin, câline comme une couleuvre.


[…]


« Tu l’aimes bien, Chick ?

– Oui, dit Alise. Mais lui aime mieux ses livres. »


[…]


– « Je veux dire, dit le directeur, à quoi passez-vous votre temps ?

– Le plus clair de mon temps, dit Colin, je le passe à l’obscurcir.

– Pourquoi ? demanda plus bas le directeur.

– Parce que la lumière me gêne, dit Colin. »


[…]


– « À 0,8 vous êtes renvoyé, dit le chef de la production. »

Il consulta le niveau en pivotant sur son fauteuil chromé.

« 0,78, dit-il. À votre place, je me préparerais déjà.

[…]

Vous êtes renvoyé, ajouta-t-il.

– Je n’y pouvais rien, dit Chick. Qu’est-ce que c’est que la justice ?

– Jamais entendu parler, dit le chef de la production. J’ai du travail, il faut dire. »


[…]


En regardant Colin s’éloigner, Alise lui disait au revoir de toutes ses forces dans son cœur. Il aimait tant Chloé, il allait chercher du travail pour elle, pour pouvoir acheter des fleurs et lutter contre cette horreur qui la dévorait dans la poitrine.


[…]


La souris à moustaches noires venait d’entrer, portant un petit fragment d’un des carreaux du couloir de la cuisine qui répandait une vive lueur.

« Sitôt qu’il fait trop noir, expliqua Chloé, elle m’en apporte un peu. »


[…]


La souris, debout sur les pattes de derrière, grattait avec ses mains un des carreaux ternis. Là où elle avait gratté, ça brillait de nouveau.

« Eh bien, dit Nicolas. Tu y arrives ! ... C’est remarquable ! »

La souris s’arrêta, haletante, et montra à Nicolas le bout de ses mains écorchées et sanglantes.

« Oh ! dit Nicolas. Tu t’es fait mal ! ... Viens, laisse ça. Après tout, il y a encore ici beaucoup de soleil. Viens, je vais te panser... »

Il la mit dans sa poche de poitrine et elle laissait pendre au-dehors ses pauvres pattes abîmées, essoufflée, les yeux mi-clos.

[…] Nicolas achevait de soigner la souris et lui fabriquait une petite paire de béquilles en bambou.

[…] [Il] posa la souris par terre et elle se dirigea vers la porte, oscillant entre ses petites béquilles. Ses moustaches dépassaient des deux côtés.


[…]


À l’endroit où les fleuves se jettent dans la mer, il se forme une barre difficile à franchir, et de grands remous écumeux où dansent les épaves. Entre la nuit du dehors et la lumière de la lampe, les souvenirs refluaient de l’obscurité, se heurtaient à la clarté et, tantôt immergés, tantôt apparents, montraient leurs ventres blancs et leurs dos argentés.


[…]


« C’est drôle, dit Chick, on a l’impression que le monde s’étrique autour de soi. »


[…]


– « Ça rétrécit, dit Chick, et la pièce aussi... »


[…]


À travers les vitres, de chaque côté, on distinguait un soleil terne, blafard, semé de grandes taches noires, un peu plus lumineux en son centre. Quelques maigres faisceaux de rayons réussissaient à pénétrer dans le couloir, mais, au contact des carreaux de céramique, autrefois si brillants, ils se fluidifiaient et ruisselaient en longues traces humides. Une odeur de cave émanait des murs. La souris à moustaches noires, dans un coin, s’était fait un nid surélevé. Elle ne pouvait plus jouer sur le sol avec les rayons d’or, comme avant. Elle était blottie dans un amas de menus morceaux de tissu et frissonnait, ses longues moustaches engluées par l’humidité. Elle avait, pendant un temps, réussi à gratter un peu les carreaux pour qu’ils brillent de nouveau, mais la tâche était trop immense pour ses petites pattes, et elle restait, désormais, dans son coin, tremblante et sans forces.


[…]


La souris grise à moustaches noires fit un dernier effort et réussit à passer. Derrière elle, d’un coup, le plafond rejoignit le plancher et de longs vermicules de matière inerte jaillirent en se tordant lentement par les interstices de la suture. Elle déboula en toute hâte à travers le couloir obscur de l’entrée dont les murs se rapprochaient l’un de l’autre en flageolant, et parvint à filer sous la porte. Elle atteignit l’escalier, le descendit ; sur le trottoir, elle s’arrêta. Elle hésita un instant, s’orienta, et se mit en route dans la direction du cimetière.

« Vraiment, dit le chat, ça ne m’intéresse pas énormément.

– Tu as tort, dit la souris. Je suis encore jeune, et jusqu’au dernier moment, j’étais bien nourrie.

– Mais je suis bien nourri aussi, dit le chat, et je n’ai pas du tout envie de me suicider, alors tu vois pourquoi je trouve ça anormal.

– C’est que tu ne l’as pas vu, dit la souris.

– Qu’est-ce qu’il fait ? » demanda le chat.

Il n’avait pas très envie de le savoir.

[…]

– « Il est malheureux, alors ?

– Il n’est pas malheureux, dit la souris, il a de la peine. C’est ça que je ne peux pas supporter. […]

– Alors, dit le chat, si c’est comme ça, je veux bien te rendre ce service, mais je ne sais pas pourquoi je dis « si c’est comme ça », parce que je ne comprends pas du tout.

– Tu es bien bon, dit la souris.

– Mets ta tête dans ma gueule, dit le chat, et attends.

– Ça peut durer longtemps ? demanda la souris.

– Le temps que quelqu’un me marche sur la queue, dit le chat ; il me faut un réflexe rapide. Mais je la laisserai dépasser, n’aie pas peur. »

La souris écarta les mâchoires du chat et fourra sa tête entre les dents aiguës. Elle la retira presque aussitôt.

« Dis donc, dit-elle, tu as mangé du requin, ce matin ?

– Écoute, dit le chat, si ça ne te plaît pas, tu peux t’en aller. Moi ce truc-là, ça m’assomme. Tu te débrouilleras toute seule. »

Il paraissait fâché.

« Ne te vexe pas », dit la souris.

Elle ferma ses petits yeux noirs et replaça sa tête en position. Le chat laissa reposer avec précaution ses canines acérées sur le cou doux et gris. Les moustaches noires de la souris se mêlaient aux siennes. Il déroula sa queue touffue et la laissa traîner sur le trottoir.

Il venait, en chantant, onze petites filles aveugles de l’orphelinat de Jules l’Apostolique.



Boris Vian, L’Écume des jours, 1947
Modifié en dernier par Kylian le 17 févr. 2020, 18:58, modifié 4 fois.
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par Kylian
#1312067
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[Photographies de Edmond Bacot (1862), Étienne Carjat (1877) et L. Vasseur (1900)]


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« M. Myriel devait subir le sort de tout nouveau venu dans une petite ville où il y a beaucoup de bouches qui parlent et fort peu de têtes qui pensent. »


« Mais, après tout, les propos auxquels on mêlait son nom n’étaient que des propos ; du bruit, des mots, des paroles, moins que des paroles, des palabres, comme dit l’énergique langue du midi. »


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« Il savait dire les choses les plus grandes dans les idiomes les plus vulgaires. Parlant toutes les langues, il entrait dans toutes les âmes. »


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« « Être un saint, c’est l’exception ; être un juste, c’est la règle. Errez, défaillez, péchez, mais soyez des justes.

« Le moins de péché possible, c’est la loi de l’Homme. Pas de péché du tout est le rêve de l’ange. […] » »


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« Il entendit un jour conter dans un salon un procès criminel qu’on instruisait et qu’on allait juger. Un misérable homme, par amour pour une femme et pour l’enfant qu’il avait d’elle, à bout de ressources, avait fait de la fausse monnaie. La fausse monnaie était encore punie de mort à cette époque. La femme avait été arrêtée émettant la première pièce fausse fabriquée par l’homme. On la tenait, mais on n’avait de preuves que contre elle. Elle seule pouvait charger son amant et le perdre en avouant. Elle nia.
On insista. Elle s’obstina à nier. Sur ce, le procureur du roi avait eu une idée. Il avait supposé une infidélité de l’amant, et était parvenu, avec des fragments de lettres savamment présentés, à persuader à la malheureuse qu’elle avait une rivale et que cet homme la trompait. Alors, exaspérée de jalousie, elle avait dénoncé son amant, tout avoué, tout prouvé. L’homme était perdu. Il allait être prochainement jugé à Aix avec sa complice. On racontait le fait, et chacun s’extasiait sur l’habileté du magistrat. En mettant la jalousie en jeu, il avait fait jaillir la vérité par la colère, il avait fait sortir la justice de la vengeance. L’évêque écoutait cela en silence. Quand ce fut fini, il demanda :
― Où jugera-t-on cet homme et cette femme ?
― À la cour d’assises.
Il reprit : ― Et où jugera-t-on monsieur le procureur du roi ? »


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« Quant à l’évêque, avoir vu la guillotine fut pour lui un choc, et il fut longtemps à s’en remettre.
L’échafaud, en effet, quand il est là, dressé et debout, a quelque chose qui hallucine. On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu’on n’a pas vu de ses yeux une guillotine ; mais si l’on en rencontre une, la secousse est violente, il faut se décider et prendre parti pour ou contre. Les uns admirent, comme de Maistre ; les autres exècrent, comme Beccaria. La guillotine est la concrétion de la loi ; elle se nomme vindicte ; elle n’est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. Qui l’aperçoit frissonne du plus mystérieux des frissons. Toutes les questions sociales dressent autour de ce couperet leur point d’interrogation. L’échafaud est vision. L’échafaud n’est pas une charpente, l’échafaud n’est pas une machine, l’échafaud n’est pas une mécanique inerte faite de bois, de fer et de cordes. Il semble que ce soit une sorte d’être qui a je ne sais quelle sombre initiative ; on dirait que cette charpente voit, que cette machine entend, que cette mécanique comprend, que ce bois, ce fer et ces cordes veulent. Dans la rêverie affreuse où sa présence jette l’âme, l’échafaud apparaît terrible et se mêlant de ce qu’il fait. L’échafaud est le complice du bourreau ; il dévore ; il mange de la chair, il boit du sang. L’échafaud est une sorte de monstre fabriqué par le juge et par le charpentier, un spectre qui semble vivre d’une espèce de vie épouvantable faite de toute la mort qu’il a donnée. »


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« ― Monseigneur, vous qui tirez parti de tout, voilà pourtant un carré inutile. Il vaudrait mieux avoir là des salades que des bouquets.

― Madame Magloire, répondit l’évêque, vous vous trompez. Le beau est aussi utile que l’utile.

― Il ajouta après un silence : Plus peut-être. »


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« Craignons-nous nous-mêmes. […] Les grands dangers sont au dedans de nous. »


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« Monsieur l’évêque, l’hypothèse Jéhovah me fatigue. […] À bas ce grand Tout qui me tracasse ! Vive Zéro qui me laisse tranquille ! […] Que l’Homme ait un autre avenir, ailleurs, là-haut, là-bas, quelque part, je n’en crois pas un traître mot. Ah ! l’on me recommande le sacrifice et le renoncement, je dois prendre garde à tout ce que je fais, il faut que je me casse la tête sur le bien et le mal, sur le juste et l’injuste, sur le fas et le nefas. Pourquoi ? Parce que j’aurai à rendre compte de mes actions. Quand ? Après ma mort. Quel bon rêve ! Après ma mort, bien fin qui me pincera. […] Cherchons le réel. Creusons tout à fait. Allons au fond, que diable ! Il faut flairer la vérité, fouiller sous terre, et la saisir. […] Monsieur l’évêque, l’immortalité de l’Homme est un écoute-s’il-pleut. Oh ! la charmante promesse ! Fiez-vous-y. Le bon billet qu’a Adam ! On est âme, on sera ange, on aura des ailes bleues aux omoplates. […] On sera les sauterelles des étoiles. Et puis, on verra Dieu. Ta ta ta. Fadaises que tous ces paradis. […] Je suis néant. Je m’appelle monsieur le comte Néant, sénateur. […] Qu’ai-je à faire sur cette terre ? J’ai le choix. Souffrir ou jouir. Où me mènera la souffrance ? Au néant. Mais j’aurai souffert. Où me mènera la jouissance ? Au néant. Mais j’aurai joui. Mon choix est fait. […] Après quoi, va comme je te pousse, le fossoyeur est là, le Panthéon pour nous autres, tout tombe dans le grand trou. Fin. Finis. Liquidation totale. Ceci est l’endroit de l’évanouissement. La mort est morte, croyez-moi. […] Donc vivez, par-dessus tout. […] Je ne me laisse pas enguirlander par des balivernes. Après ça, il faut bien quelque chose à ceux qui sont en bas, aux va-nu-pieds, aux gagne-petit, aux misérables. On leur donne à gober les légendes, les chimères, l’âme, l’immortalité, le paradis, les étoiles. Ils mâchent cela. Ils le mettent sur leur pain sec. Qui n’a rien a le bon Dieu. C’est bien le moins.

– […] Ceux qui ont réussi à se procurer ce matérialisme admirable ont la joie de se sentir irresponsables, et de penser qu’ils peuvent dévorer tout sans inquiétude, les places, les sinécures, les dignités, le pouvoir bien ou mal acquis, les palinodies lucratives, les trahisons utiles, les savoureuses capitulations de conscience, et qu’ils entreront dans la tombe, leur digestion faite. Comme c’est agréable ! Je ne dis pas cela pour vous, monsieur le sénateur. Cependant il m’est impossible de ne point vous féliciter. Vous autres grands seigneurs, vous avez, vous le dites, une philosophie à vous et pour vous, exquise, raffinée, accessible aux riches seuls, bonne à toutes les sauces, assaisonnant admirablement les voluptés de la vie. Cette philosophie est prise dans les profondeurs et déterrée par des chercheurs spéciaux. Mais vous êtes bons princes, et vous ne trouvez pas mauvais que la croyance au bon Dieu soit la philosophie du peuple, à peu près comme l’oie aux marrons est la dinde aux truffes du pauvre. »


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« Le conventionnel poursuivit :

― Quant à Louis XVI, j’ai dit non. Je ne me crois pas le droit de tuer un homme ; mais je me sens le devoir d’exterminer le mal. J’ai voté la fin du tyran. C’est-à-dire la fin de la prostitution pour la femme, la fin de l’esclavage pour l’homme, la fin de la nuit pour l’enfant. En votant la république, j’ai voté cela. J’ai voté la fraternité, la concorde, l’aurore ! J’ai aidé à la chute des préjugés et des erreurs. Les écroulements des erreurs et des préjugés font de la lumière. Nous avons fait tomber le vieux monde, nous autres, et le vieux monde, vase des misères, en se renversant sur le genre humain, est devenu une urne de joie.

― Joie mêlée, dit l’évêque.

― Vous pourriez dire joie troublée, et aujourd’hui, après ce fatal retour du passé qu’on nomme 1814, joie disparue. Hélas, l’œuvre a été incomplète, j’en conviens ; nous avons démoli l’ancien régime dans les faits, nous n’avons pu entièrement le supprimer dans les idées. Détruire les abus, cela ne suffit pas ; il faut modifier les mœurs. Le moulin n’y est plus, le vent y est encore.

― Vous avez démoli. Démolir peut être utile ; mais je me défie d’une démolition compliquée de colère.

― Le droit a sa colère, monsieur l’évêque, et la colère du droit est un élément du progrès. N’importe, et quoi qu’on en dise, la Révolution française est le plus puissant pas du genre humain depuis l’avènement du Christ. Incomplète, soit ; mais sublime. Elle a dégagé toutes les inconnues sociales. Elle a adouci les esprits ; elle a calmé, apaisé, éclairé ; elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation. Elle a été bonne. La Révolution française, c’est le sacre de l’humanité.


L’évêque ne put s’empêcher de murmurer :

― Oui ? 93 !


Le conventionnel se dressa sur sa chaise avec une solennité presque lugubre, et, autant qu’un mourant peut s’écrier, il s’écria :

― Ah ! vous y voilà ! 93 ! J’attendais ce mot-là. Un nuage s’est formé pendant quinze cents ans. Au bout de quinze siècles, il a crevé. Vous faites le procès au coup de tonnerre.


L’évêque sentit, sans se l’avouer peut-être, que quelque chose en lui était atteint. Pourtant il fit bonne contenance. Il répondit :

― […] Un coup de tonnerre ne doit pas se tromper.

Et il ajouta en regardant fixement le conventionnel :

― Louis XVII ?


Le conventionnel étendit la main et saisit le bras de l’évêque :

― Louis XVII ! voyons. Sur qui pleurez-vous ? Est-ce sur l’enfant innocent ? Alors soit. Je pleure avec vous. Est-ce sur l’enfant royal ? Je demande à réfléchir. Pour moi, le frère de Cartouche, enfant innocent, pendu sous les aisselles en place de Grève jusqu’à ce que mort s’ensuive, pour le seul crime d’avoir été le frère de Cartouche, n’est pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV, enfant innocent, martyrisé dans la tour du Temple pour le seul crime d’avoir été le petit-fils de Louis XV.

― Monsieur, dit l’évêque, je n’aime pas ces rapprochements de noms.

― Cartouche ? Louis XV ? Pour lequel des deux réclamez-vous ?


Il y eut un moment de silence. L’évêque regrettait presque d’être venu, et pourtant il se sentait vaguement et étrangement ébranlé.


Le conventionnel reprit :

― Ah ! monsieur le prêtre, vous n’aimez pas les crudités du vrai. Christ les aimait, lui. Il prenait une verge et il époussetait le temple. Son fouet plein d’éclairs était un rude diseur de vérités. Quand il s’écriait : Sinite parvulos..., il ne distinguait pas entre les petits enfants. Il ne se fût pas gêné pour rapprocher le dauphin de Barabbas du dauphin d’Hérode. Monsieur, l’innocence est sa couronne à elle-même. L’innocence n’a que faire d’être altesse. Elle est aussi auguste déguenillée que fleurdelysée.

― C’est vrai, dit l’évêque à voix basse.

― J’insiste, continua le conventionnel G. Vous m’avez nommé Louis XVII. Entendons-nous. Pleurons-nous sur tous les innocents, sur tous les martyrs, sur tous les enfants, sur ceux d’en bas comme sur ceux d’en haut ? J’en suis. Mais alors, je vous l’ai dit, il faut remonter plus haut que 93, et c’est avant Louis XVII qu’il faut commencer nos larmes. Je pleurerai sur les enfants des rois avec vous, pourvu que vous pleuriez avec moi sur les petits du peuple.

― Je pleure sur tous, dit l’évêque.

― Également ! s’écria G., et si la balance doit pencher, que ce soit du côté du peuple. Il y a plus longtemps qu’il souffre.

[…]

G. reprit :

― Revenons à l’explication que vous me demandiez. Où en étions-nous ? Que me disiez-vous ? Que 93 a été inexorable ?

― Inexorable, oui, dit l’évêque. Que pensez-vous de Marat battant des mains à la guillotine ?

― Que pensez-vous de Bossuet chantant le Te Deum sur les dragonnades ? La réponse était dure, mais elle allait au but avec la rigidité d’une pointe d’acier.

[…]

― Disons encore quelques mots çà et là, je veux bien. En dehors de la Révolution qui, prise dans son ensemble, est une immense affirmation humaine, 93, hélas ! est une réplique. Vous le trouvez inexorable, mais toute la monarchie, monsieur ? Carrier est un bandit ; mais quel nom donnez-vous à Montrevel ? Fouquier-Tinville est un gueux ; mais quel est votre avis sur Lamoignon-Bâville ? Maillard est affreux, mais Saulx-Tavannes, s’il vous plaît ? Le père Duchêne est féroce, mais quelle épithète m’accorderez-vous pour le père Letellier ? Jourdan-Coupe-Tête est un monstre, mais moindre que M. le marquis de Louvois. Monsieur, monsieur, je plains Marie-Antoinette archiduchesse et reine, mais je plains aussi cette pauvre femme huguenote qui, en 1685, sous Louis le Grand, monsieur, allaitant son enfant, fut liée, nue jusqu’à la ceinture, à un poteau, l’enfant tenu à distance ; le sein se gonflait de lait et le cœur d’angoisse ; le petit, affamé et pâle, voyait ce sein, agonisait et criait ; et le bourreau disait à la femme, mère et nourrice : Abjure ! lui donnant à choisir entre la mort de son enfant et la mort de sa conscience. Que dites-vous de ce supplice de Tantale accommodé à une mère ? Monsieur, retenez bien ceci, la Révolution française a eu ses raisons. Sa colère sera absoute par l’avenir. Son résultat, c’est le monde meilleur. De ses coups les plus terribles, il sort une caresse pour le genre humain. J’abrège. Je m’arrête, j’ai trop beau jeu. D’ailleurs je me meurs.

[…]

― Monsieur l’évêque, dit-il, avec une lenteur qui venait peut-être plus encore de la dignité de l’âme que de la défaillance des forces, j’ai passé ma vie dans la méditation, l’étude et la contemplation. J’avais soixante ans quand mon pays m’a appelé, et m’a ordonné de me mêler de ses affaires. J’ai obéi. Il y avait des abus, je les ai combattus ; il y avait des tyrannies, je les ai détruites ; il y avait des droits et des principes, je les ai proclamés et confessés. Le territoire était envahi, je l’ai défendu ; la France était menacée, j’ai offert ma poitrine. Je n’étais pas riche ; je suis pauvre. J’ai été l’un des maîtres de l’État […]. J’ai secouru les opprimés, j’ai soulagé les souffrants. J’ai déchiré la nappe de l’autel, c’est vrai ; mais c’était pour panser les blessures de la patrie. J’ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers la lumière, et j’ai résisté quelquefois au progrès sans pitié. J’ai, dans l’occasion, protégé mes propres adversaires, vous autres. […] J’ai fait mon devoir selon mes forces, et le bien que j’ai pu. Après quoi j’ai été chassé, traqué, poursuivi, persécuté, noirci, raillé, conspué, maudit, proscrit. Depuis bien des années déjà, avec mes cheveux blancs, je sens que beaucoup de gens se croient sur moi le droit de mépris, j’ai pour la pauvre foule ignorante visage de damné, et j’accepte, ne haïssant personne, l’isolement de la haine. Maintenant, j’ai quatre-vingt-six ans ; je vais mourir. Qu’est-ce que vous venez me demander ?

― Votre bénédiction, dit l’évêque.
Et il s’agenouilla.

Quand l’évêque releva la tête, la face du conventionnel était devenue auguste. Il venait d’expirer. »


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« […] Qui n’a pas été accusateur opiniâtre pendant la prospérité doit se taire devant l’écroulement. »


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« Nous vivons dans une société sombre. Réussir, voilà l’enseignement qui tombe goutte à goutte de la corruption en surplomb. »


« Soit dit en passant, c’est une chose assez hideuse que le succès. Sa fausse ressemblance avec le mérite trompe les Hommes. […] [Les Hommes] confondent avec les constellations de l’abîme les étoiles que font dans la vase molle du bourbier les pattes des canards. »


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« Aucune pourriture n’est possible au diamant. »


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« […] en dehors, pour ainsi dire, et au-delà de sa foi, l’évêque avait un excès d’amour. C’est par là, quia multum amavit, qu’il était jugé vulnérable par les « hommes sérieux », les « personnes graves » et les « gens raisonnables » ; locutions favorites de notre triste monde où l’égoïsme reçoit le mot d’ordre du pédantisme. Qu’était-ce que cet excès d’amour ? C’était une bienveillance sereine, débordant les Hommes, comme nous l’avons indiqué déjà, et, dans l’occasion, s’étendant jusqu’aux choses. »


« Un matin, il était dans son jardin, il se croyait seul, mais sa sœur marchait derrière lui sans qu’il la vît ; tout à coup, il s’arrêta, et il regarda quelque chose à terre ; c’était une grosse araignée, noire, velue, horrible. Sa sœur l’entendit qui disait :
― Pauvre bête ! ce n’est pas sa faute.

Pourquoi ne pas dire ces enfantillages presque divins de la bonté ? Puérilités, soit ; mais ces puérilités sublimes ont été celles de saint François d’Assise et de Marc-Aurèle. Un jour il se donna une entorse pour n’avoir pas voulu écraser une fourmi. »


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« […] dans un caractère comme dans un rocher, il peut y avoir des trous de gouttes d’eau. Ces creusements-là sont ineffaçables ; ces formations-là sont indestructibles. »


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« Il semblait que ce fût une sorte de rite pour lui de se préparer au sommeil par la méditation en présence des grands spectacles du ciel nocturne. […] Dans ces moments-là, offrant son cœur à l’heure où les fleurs nocturnes offrent leur parfum, allumé comme une lampe au centre de la nuit étoilée, se répandant en extase au milieu du rayonnement universel de la création, il n’eût pu peut-être dire lui-même ce qui se passait dans son esprit ; il sentait quelque chose s’envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui. Mystérieux échanges des gouffres de l’âme avec les gouffres de l’univers ! […] »


« N’est-ce pas là tout, en effet, et que désirer au-delà ? Un petit jardin pour se promener, et l’immensité pour rêver. À ses pieds ce qu’on peut cultiver et cueillir ; sur sa tête ce qu’on peut étudier et méditer ; quelques fleurs sur la terre et toutes les étoiles dans le ciel. »


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« Ce qui éclairait cet homme, c’était le cœur. Sa sagesse était faite de la lumière qui vient de là. »


« Il se penchait sur ce qui gémit et sur ce qui expie. L’univers lui apparaissait comme une immense maladie ; il sentait partout de la fièvre, il auscultait partout de la souffrance, et, sans chercher à deviner l’énigme, il tâchait de panser la plaie. Le redoutable spectacle des choses créées développait en lui l’attendrissement ; il n’était occupé qu’à trouver pour lui-même et à inspirer aux autres la meilleure manière de plaindre et de soulager. Ce qui existe était pour ce bon et rare prêtre un sujet permanent de tristesse cherchant à consoler. »


« Monseigneur Bienvenu était simplement un homme qui constatait du dehors les questions mystérieuses sans les scruter, sans les agiter, et sans en troubler son propre esprit, et qui avait dans l’âme le grave respect de l’ombre. »



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« ― Voici. Je m’appelle Jean Valjean. Je suis un galérien. J’ai passé dix-neuf ans au bagne. Je suis libéré depuis quatre jours et en route pour Pontarlier qui est ma destination. Quatre jours que je marche depuis Toulon. Aujourd’hui, j’ai fait douze lieues à pied. Ce soir, en arrivant dans ce pays, j’ai été dans une auberge, on m’a renvoyé à cause de mon passeport jaune que j’avais montré à la mairie. Il avait fallu. J’ai été à une auberge. On m’a dit : Va-t’en ! Chez l’un, chez l’autre. Personne n’a voulu de moi. J’ai été à la prison, le guichetier ne m’a pas ouvert. J’ai été dans la niche d’un chien. Ce chien m’a mordu et m’a chassé, comme s’il avait été un homme. On aurait dit qu’il savait qui j’étais. Je m’en suis allé dans les champs pour coucher à la belle étoile. Il n’y avait pas d’étoile. J’ai pensé qu’il pleuvrait, et qu’il n’y avait pas de bon Dieu pour empêcher de pleuvoir, et je suis rentré dans la ville pour y trouver le renfoncement d’une porte. Là, dans la place, j’allais me coucher sur une pierre, une bonne femme m’a montré votre maison et m’a dit : Frappe là. J’ai frappé. Qu’est-ce que c’est ici ? Êtes-vous une auberge ? J’ai de l’argent. Ma masse. Cent neuf francs quinze sous que j’ai gagnés au bagne par mon travail en dix-neuf ans. Je payerai. Qu’est-ce que cela me fait ? J’ai de l’argent. Je suis très fatigué, douze lieues à pied, j’ai bien faim. Voulez-vous que je reste ? »


« Voilà mon passeport. Jaune, comme vous voyez. Cela sert à me faire chasser de partout où je vais. Voulez-vous lire ? Je sais lire, moi. J’ai appris au bagne. Il y a une école pour ceux qui veulent. »


[...]


« Monsieur à un forçat, c’est un verre d’eau à un naufragé de la Méduse. L’ignominie a soif de considération. »


[...]


« Cette porte ne demande pas à celui qui entre s’il a un nom, mais s’il a une douleur. Vous souffrez ; vous avez faim et soif ; soyez le bienvenu. »


[…]


« […] la chose quelconque qu’il avait faite, il l’avait faite pour vêtir et nourrir sept petits enfants. »


[…]


« Tout s’effaça de ce qui avait été sa vie, jusqu’à son nom ; il ne fut même plus Jean Valjean ; il fut le numéro 24601. »


[…]


« Dans ce cœur où il y avait eu une plaie, il y eut une cicatrice. Voilà tout. »


[…]


« Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant ; il en sortit impassible. Il y était entré désespéré ; il en sortit sombre. »


[…]


« Il se déclara à lui-même qu’il n’y avait pas équilibre entre le dommage qu’il avait causé et le dommage qu’on lui causait ; il conclut enfin que son châtiment n’était pas, à la vérité, une injustice, mais qu’à coup sûr c’était une iniquité. »


[…]


« Les Hommes ne l’avaient touché que pour le meurtrir. Tout contact avec eux lui avait été un coup. »


[…]


« Dans de certains cas, l’instruction et la lumière peuvent servir de rallonge au mal. »


[…]


« Le point de départ comme le point d’arrivée de toutes ses pensées était la haine de la loi humaine ; cette haine qui, si elle n’est arrêtée dans son développement par quelque incident providentiel, devient, dans un temps donné, la haine de la société, puis la haine du genre humain, puis la haine de la création, et se traduit par un vague et incessant et brutal désir de nuire, n’importe à qui, à un être vivant quelconque. ― Comme on voit, ce n’était pas sans raison que le passe-port qualifiait Jean Valjean d’homme très dangereux. »


[...]


« D’année en année, cette âme s’était desséchée de plus en plus, lentement, mais fatalement. À cœur sec, œil sec. À sa sortie du bagne, il y avait dix-neuf ans qu’il n’avait versé une larme. »


[…]


« Il est dans l’eau monstrueuse. Il n’a plus sous les pieds que de la fuite et de l’écroulement. Les flots déchirés et déchiquetés par le vent l’environnent hideusement, les roulis de l’abîme l’emportent, tous les haillons de l’eau s’agitent autour de sa tête, une populace de vagues crache sur lui, de confuses ouvertures le dévorent à demi ; chaque fois qu’il enfonce, il entrevoit des précipices pleins de nuit ; d’affreuses végétations inconnues le saisissent, lui nouent les pieds, le tirent à elles ; il sent qu’il devient abîme, il fait partie de l’écume, les flots se le jettent de l’un à l’autre, il boit l’amertume, l’océan lâche s’acharne à le noyer, l’énormité joue avec son agonie. Il semble que toute cette eau soit de la haine. »


« La mer, c’est l’inexorable nuit sociale où la pénalité jette ses damnés. La mer, c’est l’immense misère. »


[…]


« Jean Valjean avait été ébloui de l’idée de la liberté. Il avait cru à une vie nouvelle. Il vit bien vite ce que c’était qu’une liberté à laquelle on donne un passe-port jaune. »


« Libération n’est pas délivrance. On sort du bagne, mais non de la condamnation. »


[…]


« Le monde moral n’a pas de plus grand spectacle que celui-là : une conscience troublée et inquiète, parvenue au bord d’une mauvaise action, et contemplant le sommeil d’un juste. »


« Comme une chouette qui verrait brusquement se lever le soleil, le forçat avait été ébloui et comme aveuglé par la vertu. »


[…]


« Quand l’intelligence se réveilla et vit cette action de la brute, Jean Valjean recula avec angoisse et poussa un cri d’épouvante.
C’est que, phénomène étrange et qui n’était possible que dans la situation où il était, en volant cet argent à cet enfant, il avait fait une chose dont il n’était déjà plus capable. »



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« Le plus naïf est quelquefois le plus savant. »


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« Gallega :

Soy de Badajoz.
Amor me llama.
Toda mi alma
Es en mis ojos
Porque enseñas
A tus piernas
. » [sic]


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« L’injustice l’avait faite hargneuse et la misère l’avait rendue laide. Il ne lui restait plus que ses beaux yeux qui faisaient peine, parce que, grands comme ils étaient, il semblait qu’on y vît une plus grande quantité de tristesse. »


[…]


« Dans le pays on l’appelait l’Alouette. Le peuple, qui aime les figures, s’était plu à nommer de ce nom ce petit être pas plus gros qu’un oiseau, tremblant, effarouché et frissonnant, éveillé le premier chaque matin dans la maison et dans le village, toujours dans la rue ou dans les champs avant l’aube.
Seulement la pauvre alouette ne chantait jamais. »


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« Quand on l’avait vu gagner de l’argent, on avait dit : c’est un marchand. Quand on l’avait vu semer son argent, on avait dit : c’est un ambitieux. Quand on l’avait vu repousser les honneurs on avait dit : c’est un aventurier. Quand on le vit repousser le monde, on dit : c’est une brute. »


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« Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais Hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs. »



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« Disons-le en passant, être aveugle et être aimé, c’est en effet, sur cette terre où rien n’est complet, une des formes les plus étrangement exquises du bonheur. Avoir continuellement à ses côtés une femme, une fille, une sœur, un être charmant, qui est là parce que vous avez besoin d’elle et parce qu’elle ne peut se passer de vous, se savoir indispensable à qui nous est nécessaire, pouvoir incessamment mesurer son affection à la quantité de présence qu’elle nous donne, et se dire : puisqu’elle me consacre tout son temps, c’est que j’ai tout son cœur ; voir la pensée à défaut de la figure, constater la fidélité d’un être dans l’éclipse du monde, percevoir le frôlement d’une robe comme un bruit d’ailes, l’entendre aller et venir, sortir, rentrer, parler, chanter, et songer qu’on est le centre de ces pas, de cette parole, de ce chant, manifester à chaque minute sa propre attraction, se sentir d’autant plus puissant qu’on est plus infirme, devenir dans l’obscurité, et par l’obscurité, l’astre autour duquel gravite cet ange, peu de félicités égalent celle-là. Le suprême bonheur de la vie, c’est la conviction qu’on est aimé ; aimé pour soi-même, disons mieux, aimé malgré soi-même ; cette conviction, l’aveugle l’a. Dans cette détresse, être servi, c’est être caressé. Lui manque-t-il quelque chose ? Non. Ce n’est point perdre la lumière qu’avoir l’amour. Et quel amour ! un amour entièrement fait de vertu. Il n’y a point de cécité où il y a certitude. L’âme à tâtons cherche l’âme, et la trouve. Et cette âme trouvée et prouvée est une femme. Une main vous soutient, c’est la sienne ; une bouche effleure votre front, c’est sa bouche ; vous entendez une respiration tout près de vous, c’est elle. Tout avoir d’elle, depuis son culte jusqu’à sa pitié, n’être jamais quitté, avoir cette douce faiblesse qui vous secourt, s’appuyer sur ce roseau inébranlable, toucher de ses mains la Providence et pouvoir la prendre dans ses bras ; Dieu palpable, quel ravissement ! Le cœur, cette céleste fleur obscure, entre dans un épanouissement mystérieux. On ne donnerait pas cette ombre pour toute la clarté. L’âme ange est là, sans cesse là ; si elle s’éloigne, c’est pour revenir ; elle s’efface comme le rêve et reparaît comme la réalité. On sent de la chaleur qui approche, la voilà. On déborde de sérénité, de gaîté et d’extase ; on est un rayonnement dans la nuit. Et mille petits soins. Des riens qui sont énormes dans ce vide. Les plus ineffables accents de la voix féminine employés à vous bercer, et suppléant pour vous à l’univers évanoui. On est caressé avec de l’âme. On ne voit rien, mais on se sent adoré. C’est un paradis de ténèbres. »



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« Il existe des êtres qui, pour connaître le mot de ces énigmes, lesquelles leur sont du reste parfaitement indifférentes, dépensent plus d’argent, prodiguent plus de temps, se donnent plus de peine qu’il n’en faudrait pour dix bonnes actions ; et cela gratuitement, pour le plaisir, sans être payés de la curiosité autrement que par la curiosité. Ils suivront celui-ci ou celle-là des jours entiers, feront faction des heures à des coins de rue, sous des portes d’allées, la nuit, par le froid et par la pluie, corrompront des commissionnaires, griseront des cochers de fiacre et des laquais, achèteront une femme de chambre, feront acquisition d’un portier. Pourquoi ? Pour rien. Pur acharnement de voir, de savoir et de pénétrer. Pure démangeaison de dire. Et souvent ces secrets connus, ces mystères publiés, ces énigmes éclairées du grand jour, entraînent des catastrophes, des duels, des faillites, des familles ruinées, des existences brisées, à la grande joie de ceux qui ont « tout découvert » sans intérêt et par pur instinct. Chose triste.
Certaines personnes sont méchantes uniquement par besoin de parler. Leur conversation, causerie dans le salon, bavardage dans l’antichambre, est comme ces cheminées qui usent vite le bois ; il leur faut beaucoup de combustible ; et le combustible, c’est le prochain. »


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« C’est un douloureux labeur que la rupture des sombres attaches du passé. »


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« Derrière vivre de peu, il y a vivre de rien. Ce sont deux chambres ; la première est obscure, la seconde est noire. »


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« Qu’est-ce que cette histoire de Fantine ? C’est la société achetant une esclave. À qui ? À la misère. À la faim, au froid, à l’isolement, à l’abandon, au dénûment. Marché douloureux. Une âme pour un morceau de pain. La misère offre, la société accepte. »


[…]


« [Fantine] est devenue marbre en devenant boue. Qui la touche a froid. »


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« C’est un ange, voyez-vous, mes sœurs. À cet âge-là, les ailes, ça n’est pas encore tombé. »


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« Nous avons beau tailler de notre mieux le bloc mystérieux dont notre vie est faite, la veine noire de la destinée y reparaît toujours. »



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« J’ai souvent été sévère dans ma vie. Pour les autres. C’était juste. Je faisais bien. Maintenant, si je n’étais pas sévère pour moi, tout ce que j’ai fait de juste deviendrait injuste. Est-ce que je dois m’épargner plus que les autres ? Non. Quoi ! je n’aurais été bon qu’à châtier autrui et pas moi ! mais je serais un misérable ! »


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« L’œil de l’esprit ne peut trouver nulle part plus d’éblouissements ni plus de ténèbres que dans l’Homme ; il ne peut se fixer sur aucune chose qui soit plus redoutable, plus compliquée, plus mystérieuse et plus infinie. Il y a un spectacle plus grand que la mer, c’est le ciel ; il y a un spectacle plus grand que le ciel, c’est l’intérieur de l’âme. »


[…]


« La conscience, c’est le chaos des chimères, des convoitises et des tentatives, la fournaise des rêves, l’antre des idées dont on a honte ; c’est le pandémonium des sophismes, c’est le champ de bataille des passions. À de certaines heures, pénétrez à travers la face livide d’un être humain qui réfléchit et regardez derrière, regardez dans cette âme, regardez dans cette obscurité. Il y a là, sous le silence extérieur, des combats de géants comme dans Homère, des mêlées de dragons et d’hydres et des nuées de fantômes comme dans Milton, des spirales visionnaires comme chez Dante. Chose sombre que cet infini que tout Homme porte en soi et auquel il mesure avec désespoir les volontés de son cerveau et les actions de sa vie ! »


[…]


« Un moment après il souffla sa lumière. Elle le gênait.
Il lui semblait qu’on pouvait le voir.
Qui, on ?
Hélas ! ce qu’il voulait mettre à la porte était entré ; ce qu’il voulait aveugler, le regardait. Sa conscience. »


[…]


« On n’empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de revenir à un rivage. »


[…]


« Il y a un grand tumulte ; tout parle en nous, excepté la bouche. Les réalités de l’âme, pour n’être point visibles et palpables, n’en sont pas moins des réalités. »


[…]


« Laisser s’accomplir cette méprise de la destinée et des Hommes, ne pas l’empêcher, s’y prêter par son silence, ne rien faire enfin, c’était faire tout ! c’était le dernier degré de l’indignité hypocrite ! c’était un crime bas, lâche, sournois, abject, hideux ! »


[…]


« […] dans tous les cas il fallait choisir : ou la vertu au dehors et l’abomination au dedans, ou la sainteté au dedans et l’infamie au dehors. »


[…]


« On ne trouve les diamants que dans les ténèbres de la terre ; on ne trouve les vérités que dans les profondeurs de la pensée. »


[…]


« ― Jean Valjean ! il y aura autour de toi beaucoup de voix qui feront un grand bruit, qui parleront bien haut, et qui te béniront, et une seule que personne n’entendra et qui te maudira dans les ténèbres. »


[…]


« Seulement il sentait que, à quelque parti qu’il s’arrêtât, nécessairement, et sans qu’il fût possible d’y échapper, quelque chose de lui allait mourir ; qu’il entrait dans un sépulcre à droite comme à gauche ; qu’il accomplissait une agonie, l’agonie de son bonheur ou l’agonie de sa vertu. »


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« Que de choses frissonnent sous ces vastes souffles de la nuit ! »


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« […] considérez d’une part cet homme qu’un mot de vous peut perdre, d’autre part la justice qu’un mot de vous peut éclairer. »


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« Plus tard l’indulgence et la bonté m’ont sauvé, comme la sévérité m’avait perdu. »


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« La probité, la sincérité, la candeur, la conviction, l’idée du devoir, sont des choses qui, en se trompant, peuvent devenir hideuses, mais qui, même hideuses, restent grandes ; leur majesté, propre à la conscience humaine, persiste dans l’horreur. Ce sont des vertus qui ont un vice, l’erreur. »


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« En moins de deux heures tout le bien qu’il avait fait fut oublié, et ce ne fut plus « qu’un galérien ». »


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Victor Hugo, Les Misérables, Tome I : Fantine, 1862
Modifié en dernier par Kylian le 17 févr. 2020, 20:47, modifié 13 fois.
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par Kylian
#1312068
« L’orage du combat est encore dans cette cour ; l’horreur y est visible ; le bouleversement de la mêlée s’y est pétrifié ; cela vit, cela meurt ; c’était hier. Les murs agonisent, les pierres tombent, les brèches crient ; les trous sont des plaies ; les arbres penchés et frissonnants semblent faire effort pour s’enfuir. »


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« Pour peindre une bataille, il faut de ces puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau […]. »


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« Le sang qui fume, le trop-plein des cimetières, les mères en larmes, ce sont des plaidoyers redoutables. Il y a, quand la terre souffre d’une surcharge, de mystérieux gémissements de l’ombre, que l’abîme entend. »


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« C’étaient de ces hommes qui, diminués de nombre, grandissent de cœur. »


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« Il y a des moments dans les batailles où l’âme durcit l’homme jusqu’à changer le soldat en statue, et où toute cette chair se fait granit. »


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« Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de la mort acceptée, s’offrait à tous les coups dans cette tourmente. […] En sueur, la flamme aux yeux, l’écume aux lèvres, l’uniforme déboutonné, une de ses épaulettes à demi coupée par le coup de sabre d’un horse-guard, sa plaque de grand-aigle bosselée par une balle, sanglant, fangeux, magnifique, une épée cassée à la main, il disait : Venez voir comment meurt un maréchal de France sur le champ de bataille ! Mais en vain ; il ne mourut pas. […] — Tu étais réservé à des balles françaises, infortuné ! »


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« Quand cette légion ne fut plus qu’une poignée, quand leur drapeau ne fut plus qu’une loque, quand leurs fusils épuisés de balles ne furent plus que des bâtons, quand le tas de cadavres fut plus grand que le groupe vivant, il y eut parmi les vainqueurs une sorte de terreur sacrée autour de ces mourants sublimes, et l’artillerie anglaise, reprenant haleine, fit silence. Ce fut une espèce de répit. Ces combattants avaient autour d’eux comme un fourmillement de spectres […] ; la colossale tête de mort que les héros entrevoient toujours dans la fumée au fond de la bataille, s’avançait sur eux et les regardait. Ils purent entendre dans l’ombre crépusculaire qu’on chargeait les pièces, les mèches allumées pareilles à des yeux de tigre dans la nuit firent un cercle autour de leurs têtes, tous les boute-feu des batteries anglaises s’approchèrent des canons, et alors, ému, tenant la minute suprême suspendue au-dessus de ces hommes, un général anglais, Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria : Braves Français, rendez-vous ! Cambronne répondit : Merde ! »


« Dire ce mot, et mourir ensuite, quoi de plus grand ? Car c’est mourir que de le vouloir, et ce n’est pas la faute de cet homme, si, mitraillé, il a survécu. L’homme qui a gagné la bataille de Waterloo, ce n’est pas Napoléon en déroute, ce n’est pas Wellington pliant à quatre heures, désespéré à cinq, ce n’est pas Blücher qui ne s’est point battu ; l’homme qui a gagné la bataille de Waterloo, c’est Cambronne. Foudroyer d’un tel mot le tonnerre qui vous tue, c’est vaincre. Faire cette réponse à la catastrophe, dire cela au destin, donner cette base au lion futur, jeter cette réplique à la pluie de la nuit, au mur traître de Hougomont, au chemin creux d’Ohain, au retard de Grouchy, à l’arrivée de Blücher, être l’ironie dans le sépulcre, faire en sorte de rester debout après qu’on sera tombé, noyer dans deux syllabes la coalition européenne, offrir aux rois ces latrines déjà connues des césars, faire du dernier des mots le premier en y mêlant l’éclair de la France, clore insolemment Waterloo par le mardi gras, compléter Léonidas par Rabelais, résumer cette victoire dans une parole suprême impossible à prononcer, perdre le terrain et garder l’histoire, après ce carnage avoir pour soi les rieurs, c’est immense.

C’est l’insulte à la foudre. Cela atteint la grandeur eschylienne.

Le mot de Cambronne fait l’effet d’une fracture. C’est la fracture d’une poitrine par le dédain ; c’est le trop-plein de l’agonie qui fait explosion. Qui a vaincu ? Est-ce Wellington ? Non. Sans Blücher il était perdu. Est-ce Blücher ? Non. Si Wellington n’eût pas commencé, Blücher n’aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la dernière heure, ce soldat ignoré, cet infiniment petit de la guerre, sent qu’il y a là un mensonge, un mensonge dans une catastrophe, redoublement poignant, et, au moment où il en éclate de rage, on lui offre cette dérision, la vie ! Comment ne pas bondir ? Ils sont là, tous les rois de l’Europe, les généraux heureux, les Jupiters tonnants, ils ont cent mille soldats victorieux, et derrière les cent mille, un million, leurs canons, mèche allumée, sont béants, ils ont sous leurs talons la garde impériale et la grande armée, ils viennent d’écraser Napoléon, et il ne reste plus que Cambronne ; il n’y a plus pour protester que ce ver de terre. Il protestera. Alors il cherche un mot comme on cherche une épée. Il lui vient de l’écume, et cette écume, c’est le mot. Devant cette victoire prodigieuse et médiocre, devant cette victoire sans victorieux, ce désespéré se redresse ; il en subit l’énormité, mais il en constate le néant ; et il fait plus que cracher sur elle ; et, sous l’accablement du nombre, de la force et de la matière, il trouve à l’âme une expression, l’excrément. Nous le répétons, dire cela, faire cela, trouver cela, c’est être le vainqueur. »


« […] l’on reconnaît dans Cambronne la vieille âme des géants. Il semble que c’est Danton qui parle ou Kléber qui rugit. »


« Au mot de Cambronne, la voix anglaise répondit : feu ! Les batteries flamboyèrent, la colline trembla, de toutes ces bouches d’airain sortit un dernier vomissement de mitraille, épouvantable ; une vaste fumée, vaguement blanchie du lever de la lune, roula, et quand la fumée se dissipa, il n’y avait plus rien. »


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« Le champ de Waterloo aujourd’hui a le calme qui appartient à la terre, support impassible de l’Homme, et il ressemble à toutes les plaines.
La nuit pourtant une espèce de brume visionnaire s’en dégage, et si quelque voyageur s’y promène, s’il regarde, s’il écoute, s’il rêve comme Virgile dans les funestes plaines de Philippes, l’hallucination de la catastrophe le saisit. L’effrayant 18 juin revit ; la fausse colline monument s’efface, ce lion quelconque se dissipe, le champ de bataille reprend sa réalité ; des lignes d’infanterie ondulent dans la plaine, des galops furieux traversent l’horizon ; le songeur effaré voit l’éclair des sabres, l’étincelle des bayonnettes, le flamboiement des bombes, l’entrecroisement monstrueux des tonnerres ; il entend, comme un râle au fond d’une tombe, la clameur vague de la bataille fantôme ; ces ombres, ce sont les grenadiers ; ces lueurs, ce sont les cuirassiers ; ce squelette, c’est Napoléon ; ce squelette, c’est Wellington ; tout cela n’est plus et se heurte et combat encore ; et les ravins s’empourprent, et les arbres frissonnent, et il y a de la furie jusque dans les nuées, et, dans les ténèbres, toutes ces hauteurs farouches, Mont-Saint-Jean, Hougomont, Frischemont, Papelotte, Plancenoit, apparaissent confusément couronnées de tourbillons de spectres s’exterminant. »


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« L’aube qui suit une bataille se lève toujours sur des cadavres nus. »


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« Si quelque chose est effroyable, s’il existe une réalité qui dépasse le rêve, c’est ceci : vivre, voir le soleil, être en pleine possession de la force virile, avoir la santé et la joie, rire vaillamment, courir vers une gloire qu’on a devant soi, éblouissante, se sentir dans la poitrine un poumon qui respire, un cœur qui bat, une volonté qui raisonne, parler, penser, espérer, aimer, avoir une mère, avoir une femme, avoir des enfants, avoir la lumière, et tout à coup, le temps d’un cri, en moins d’une minute, s’effondrer dans un abîme, tomber, rouler, écraser, être écrasé, voir des épis de blé, des fleurs, des feuilles, des branches, ne pouvoir se retenir à rien, sentir son sabre inutile, des hommes sous soi, des chevaux sur soi, se débattre en vain, les os brisés par quelque ruade dans les ténèbres, sentir un talon qui vous fait jaillir les yeux, mordre avec rage des fers de chevaux, étouffer, hurler, se tordre, être là-dessous, et se dire : tout à l’heure j’étais un vivant ! »


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Victor Hugo, Les Misérables, Tome II : Cosette, 1862
Modifié en dernier par Kylian le 17 févr. 2020, 21:04, modifié 6 fois.
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par Kylian
#1312069
« Le frémissement nocturne de la forêt l’enveloppait tout entière. Elle ne pensait plus, elle ne voyait plus. L’immense nuit faisait face à ce petit être. D’un côté, toute l’ombre ; de l’autre, un atome. »


« L’obscurité est vertigineuse. Il faut à l’Homme de la clarté. Quiconque s’enfonce dans le contraire du jour se sent le cœur serré. Quand l’œil voit noir, l’esprit voit trouble. Dans l’éclipse, dans la nuit, dans l’opacité fuligineuse, il y a de l’anxiété, même pour les plus forts. Nul ne marche seul la nuit dans la forêt sans tremblement. Ombres et arbres, deux épaisseurs redoutables. Une réalité chimérique apparaît dans la profondeur indistincte. L’inconcevable s’ébauche à quelques pas de vous avec une netteté spectrale. On voit flotter, dans l’espace ou dans son propre cerveau, on ne sait quoi de vague et d’insaisissable comme les rêves des fleurs endormies. Il y a des attitudes farouches sur l’horizon. On aspire les effluves du grand vide noir. On a peur et envie de regarder derrière soi. Les cavités de la nuit, les choses devenues hagardes, des profils taciturnes qui se dissipent quand on avance, des échevellements obscurs, des touffes irritées, des flaques livides, le lugubre reflété dans le funèbre, l’immensité sépulcrale du silence, les êtres inconnus possibles, des penchements de branches mystérieux, d’effrayants torses d’arbres, de longues poignées d’herbes frémissantes, on est sans défense contre tout cela. Pas de hardiesse qui ne tressaille et qui ne sente le voisinage de l’angoisse. On éprouve quelque chose de hideux comme si l’âme s’amalgamait à l’ombre. Cette pénétration des ténèbres est inexprimablement sinistre dans un enfant.
Les forêts sont des apocalypses ; et le battement d’ailes d’une petite âme fait un bruit d’agonie sous leur voûte monstrueuse. »


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« Toute la personne de cette enfant, son allure, son attitude, le son de sa voix, ses intervalles entre un mot et l’autre, son regard, son silence, son moindre geste, exprimaient et traduisaient une seule idée, la crainte.
La crainte était répandue sur elle ; elle en était pour ainsi dire couverte ; la crainte ramenait ses coudes contre ses hanches, retirait ses talons sous ses jupes, lui faisait tenir le moins de place possible, ne lui laissait de souffle que le nécessaire, et était devenue ce qu’on pourrait appeler son habitude de corps, sans variation possible que d’augmenter. Il y avait au fond de sa prunelle un coin étonné où était la terreur. »


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« Quelque chose de nouveau lui entrait dans l’âme.
Jean Valjean n’avait jamais rien aimé. Depuis vingt-cinq ans il était seul au monde. Il n’avait jamais été père, amant, mari, ami. Au bagne il était mauvais, sombre, chaste, ignorant et farouche. Le cœur de ce vieux forçat était plein de virginités. »


« Quand il vit Cosette, quand il l’eut prise, emportée et délivrée, il sentit se remuer ses entrailles. Tout ce qu’il y avait de passionné et d’affectueux en lui s’éveilla et se précipita vers cet enfant. Il allait près du lit où elle dormait, et il y tremblait de joie ; il éprouvait des épreintes comme une mère et il ne savait ce que c’était ; car c’est une chose bien obscure et bien douce que ce grand et étrange mouvement d’un cœur qui se met à aimer.
Pauvre vieux cœur tout neuf ! »


« C’était la deuxième apparition blanche qu’il rencontrait. L’évêque avait fait lever à son horizon l’aube de la vertu ; Cosette y faisait lever l’aube de l’amour. »


« La destinée unit brusquement et fiança avec son irrésistible puissance ces deux existences déracinées, différentes par l’âge, semblables par le deuil. L’une en effet complétait l’autre. L’instinct de Cosette cherchait un père comme l’instinct de Jean Valjean cherchait un enfant. Se rencontrer, ce fut se trouver. Au moment mystérieux où leurs deux mains se touchèrent, elles se soudèrent. Quand ces deux âmes s’aperçurent, elles se reconnurent comme étant le besoin l’une de l’autre et s’embrassèrent étroitement. »


« Apprendre à lire à Cosette, et la laisser jouer, c’était à peu près là toute la vie de Jean Valjean. »


« Il la protégea et elle l’affermit. Grâce à lui, elle put marcher dans la vie ; grâce à elle, il put continuer dans la vertu. »


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Victor Hugo, Les Misérables, Tome II : Cosette, 1862
Modifié en dernier par Kylian le 17 févr. 2020, 18:10, modifié 3 fois.
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par Kylian
#1312070
« Quant à lui, il ignore le Paris nouveau, et il écrit avec le Paris ancien devant les yeux dans une illusion qui lui est précieuse. C’est une douceur pour lui de rêver qu’il reste derrière lui quelque chose de ce qu’il voyait quand il était dans son pays, et que tout ne s’est pas évanoui. Tant qu’on va et vient dans le pays natal, on s’imagine que ces rues vous sont indifférentes, que ces fenêtres, ces toits et ces portes ne vous sont de rien, que ces murs vous sont étrangers, que ces arbres sont les premiers arbres venus, que ces maisons où l’on n’entre pas vous sont inutiles, que ces pavés où l’on marche sont des pierres. Plus tard, quand on n’y est plus, on s’aperçoit que ces rues vous sont chères, que ces toits, ces fenêtres et ces portes vous manquent, que ces murailles vous sont nécessaires, que ces arbres sont vos bien-aimés, que ces maisons où l’on n’entrait pas on y entrait tous les jours, et qu’on a laissé de ses entrailles, de son sang et de son cœur dans ces pavés. Tous ces lieux qu’on ne voit plus, qu’on ne reverra jamais peut-être, et dont on a gardé l’image, prennent un charme douloureux, vous reviennent avec la mélancolie d’une apparition, vous font la terre sainte visible, et sont, pour ainsi dire, la forme même de la France ; et on les aime et on les évoque tels qu’ils sont, tels qu’ils étaient, et l’on s’y obstine, et l’on n’y veut rien changer, car on tient à la figure de la patrie comme au visage de sa mère. »


[…]


« La mémoire du peuple flotte sur ces épaves du passé. »



Victor Hugo, Les Misérables, Tome II : Cosette, 1862
Modifié en dernier par Kylian le 17 févr. 2020, 18:11, modifié 4 fois.
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par Kylian
#1312071
« Et le bagne maintenant n’était plus seulement le bagne, c’était Cosette perdue à jamais ; c’est-à-dire une vie qui ressemblait au dedans d’une tombe. »


« Les idées les plus affreuses lui traversèrent l’esprit pêle-mêle. Il y a des moments où les suppositions hideuses nous assiègent comme une cohue de furies et forcent violemment les cloisons de notre cerveau. Quand il s’agit de ceux que nous aimons, notre prudence invente toutes les folies. »


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« Avant d’empoigner un bâton d’épine, on met des gants. »


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« Les contrefaçons du passé prennent de faux noms et s’appellent volontiers l’avenir. »


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« […] c’est une des fatalités de l’humanité d’être condamnée à l’éternel combat des fantômes. L’ombre est difficile à prendre à la gorge et à terrasser. »


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« N’apportons point la flamme là où la lumière suffit. »


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« Il n’y a pas de néant. Zéro n’existe pas. Tout est quelque chose. Rien n’est rien. »


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« Au cloître, on souffre pour jouir. »


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« On n’est pas inoccupé parce qu’on est absorbé. Il y a le labeur visible et le labeur invisible.
Contempler, c’est labourer ; penser, c’est agir. Les bras croisés travaillent, les mains jointes font. Le regard au ciel est une œuvre.
Thalès resta quatre ans immobile. Il fonda la philosophie.
[…]
Songer à l’Ombre est une chose sérieuse. »


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« Fauchelevent, sachant tout, cachait tout. C’était là son art. »


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« C’est une chose étrange à quel point la sécurité de la conscience donne la sécurité du reste. »


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« […] c’est une erreur de croire que le monologue n’est pas dans la nature. Les fortes agitations parlent souvent à haute voix. »


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« [Cosette] devinait qu’on traversait une crise. Elle sentait profondément qu’il fallait « être sage ». Qui n’a éprouvé la souveraine puissance de ces trois mots prononcés avec un certain accent dans l’oreille d’un petit être effrayé : Ne dis rien ! La peur est une muette. »


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« Ce couvent était pour Jean Valjean comme une île entourée de gouffres. […] Il y voyait le ciel assez pour être serein et Cosette assez pour être heureux. »


[...]


« La joie que nous inspirons a cela de charmant que, loin de s’affaiblir comme tout reflet, elle nous revient plus rayonnante. Aux heures des récréations, Jean Valjean regardait de loin Cosette jouer et courir, et il distinguait son rire du rire des autres.
Car maintenant Cosette riait.
La figure de Cosette en était même jusqu’à un certain point changée. Le sombre en avait disparu. Le rire, c’est le soleil ; il chasse l’hiver du visage humain. »


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« Aujourd’hui après le bagne il voyait le cloître. »


« Ces êtres vivaient, eux aussi, les cheveux coupés, les yeux baissés, la voix basse, non dans la honte, mais au milieu des railleries du monde, non le dos meurtri par le bâton, mais les épaules déchirées par la discipline. »


« D’un côté des miasmes, de l’autre un ineffable parfum. D’un côté une peste morale, gardée à vue, parquée sous le canon, et dévorant lentement ses pestiférés ; de l’autre un chaste embrasement de toutes les âmes dans le même foyer. Là les ténèbres ; ici l’ombre ; mais une ombre pleine de clartés, et des clartés pleines de rayonnements. »


« Cette maison était une prison aussi, et ressemblait lugubrement à l’autre demeure dont il s’était enfui […].
Il revoyait des grilles, des verrous, des barreaux de fer, pour garder qui ? Des anges. »


« C’était un lieu d’expiation, et non de châtiment ; et pourtant il était plus austère encore, plus morne et plus impitoyable que l’autre. Ces vierges étaient plus durement courbées que les forçats. Un vent froid et rude, ce vent qui avait glacé sa jeunesse, traversait la fosse grillée et cadenassée des vautours ; une bise plus âpre et plus douloureuse encore soufflait dans la cage des colombes. »


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« Tout ce qui l’entourait, ce jardin paisible, ces fleurs embaumées, ces enfants poussant des cris joyeux, ces femmes graves et simples, ce cloître silencieux, le pénétraient lentement, et peu à peu son âme se composait de silence comme ce cloître, de parfum comme ces fleurs, de paix comme ce jardin, de simplicité comme ces femmes, de joie comme ces enfants. »


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Victor Hugo, Les Misérables, Tome II : Cosette, 1862
Modifié en dernier par Kylian le 17 févr. 2020, 18:12, modifié 6 fois.
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par Kylian
#1312072
« [Il] n’a rien de mauvais dans le cœur. C’est qu’il a dans l’âme une perle, l’innocence, et les perles ne se dissolvent pas dans la boue. »


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« Cet être braille, raille, gouaille, bataille, a des chiffons comme un bambin et des guenilles comme un philosophe, pêche dans l’égout, chasse dans le cloaque, extrait la gaîté de l’immondice, fouaille de sa verve les carrefours, ricane et mord, siffle et chante, acclame et engueule, tempère Alleluia par Matanturlurette, psalmodie tous les rhythmes depuis le De Profundis jusqu’à la Chienlit, trouve sans chercher, sait ce qu’il ignore, est spartiate jusqu’à la filouterie, est fou jusqu’à la sagesse, est lyrique jusqu’à l’ordure, s’accroupirait sur l’olympe, se vautre dans le fumier et en sort couvert d’étoiles. Le gamin de Paris, c’est Rabelais petit. »


« Le gamin de Paris est respectueux, ironique et insolent. Il a de vilaines dents parce qu’il est mal nourri et que son estomac souffre, et de beaux yeux parce qu’il a de l’esprit. […] son effronterie persiste devant la mitraille ; c’était un polisson, c’est un héros […].

Cet enfant du bourbier est aussi l’enfant de l’idéal. Mesurez cette envergure qui va de Molière à Bara.

Somme toute, et pour tout résumer d’un mot, le gamin est un être qui s’amuse, parce qu’il est malheureux. »


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« Paris a une jovialité souveraine. Sa gaîté est de la foudre et sa farce tient un sceptre. Son ouragan sort parfois d’une grimace. Ses explosions, ses journées, ses chefs-d’œuvre, ses prodiges, ses épopées, vont au bout de l’univers, et ses coq-à-l’âne aussi. […] [Paris] fait parler sa langue à la bouche universelle, et cette langue devient verbe ; […] et c’est avec l’âme de ses penseurs et de ses poëtes que sont faits depuis 1789 tous les héros de tous les peuples ; cela ne l’empêche pas de gaminer […].

Paris montre toujours les dents ; quand il ne gronde pas, il rit. »


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« Oser ; le progrès est à ce prix.

[…] Pour que la Révolution soit, il ne suffit pas que Montesquieu la pressente, que Diderot la prêche, que Beaumarchais l’annonce, que Condorcet la calcule, qu’Arouet la prépare, que Rousseau la prémédite ; il faut que Danton l’ose.

Le cri : Audace ! est un Fiat lux. Il faut, pour la marche en avant du genre humain, qu’il y ait sur les sommets, en permanence, de fières leçons de courage. Les témérités éblouissent l’Histoire et sont une des grandes clartés de l’Homme. L’aurore ose quand elle se lève. Tenter, braver, persister, persévérer, s’être fidèle à soi-même, prendre corps à corps le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait, tantôt affronter la puissance injuste, tantôt insulter la victoire ivre, tenir bon, tenir tête ; voilà l’exemple dont les peuples ont besoin, et la lumière qui les électrise. Le même éclair formidable va de la torche de Prométhée au brûle-gueule de Cambronne. »


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« Quant au peuple parisien, même homme fait, il est toujours le gamin ; peindre l’enfant, c’est peindre la ville. »


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« Allez, philosophes, enseignez, éclairez, allumez, pensez haut, parlez haut, courez joyeux au grand soleil, fraternisez avec les places publiques, annoncez les bonnes nouvelles, prodiguez les alphabets, proclamez les droits, chantez les Marseillaises, semez les enthousiasmes, arrachez des branches vertes aux chênes. Faites de l’idée un tourbillon. Cette foule peut être sublimée. Sachons nous servir de ce vaste embrasement des principes et des vertus qui pétille, éclate et frissonne à de certaines heures. Ces pieds nus, ces bras nus, ces haillons, ces ignorances, ces abjections, ces ténèbres, peuvent être employés à la conquête de l’idéal. Regardez à travers le peuple et vous apercevrez la vérité. Ce vil sable que vous foulez aux pieds, qu’on le jette dans la fournaise, qu’il y fonde et qu’il y bouillonne, il deviendra cristal splendide, et c’est grâce à lui que Galilée et Newton découvriront les astres. »


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« Cet enfant ne se sentait jamais si bien que dans la rue. Le pavé lui était moins dur que le cœur de sa mère. »


« [Gavroche] n’avait pas de gîte, pas de pain, pas de feu, pas d’amour ; mais il était joyeux parce qu’il était libre. »


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« Quels flots que les idées ! Comme elles couvrent vite tout ce qu’elles ont mission de détruire et d’ensevelir, et comme elles font promptement d’effrayantes profondeurs ! »


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Victor Hugo, Les Misérables, Tome III : Marius, 1862
Modifié en dernier par Kylian le 17 févr. 2020, 18:57, modifié 4 fois.
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par Kylian
#1312073
« [Marius] […] était du reste un garçon […] digne jusqu’à la dureté, pur jusqu’à la sauvagerie. »


[…]


« À la clarté crépusculaire de la chandelle, on distinguait sur la joue du colonel gisant et pâle une grosse larme qui avait coulé de son œil mort. L’œil était éteint, mais la larme n’était pas séchée. Cette larme, c’était le retard de son fils. »


[…]


« Il s’était sacrifié pour que son fils fût riche un jour et heureux. On l’en séparait pour opinion politique. Certainement j’approuve les opinions politiques, mais il y a des gens qui ne savent pas s’arrêter. Mon Dieu ! […] on ne sépare point pour cela un père de son enfant. »


[…]


« [Marius] était plein de regrets, et de remords, et il songeait avec désespoir que tout ce qu’il avait dans l’âme, il ne pouvait plus le dire maintenant qu’à un tombeau. […] Marius avait un continuel sanglot dans le cœur qui disait à tout moment : hélas ! »


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« Quel spectacle que la nuit ! on entend des bruits sourds sans savoir d’où ils viennent, on voit rutiler comme une braise Jupiter qui est douze cents fois plus gros que la Terre, l’azur est noir, les étoiles brillent, c’est formidable. »


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« Ne pas voir les gens, cela permet de leur supposer toutes les perfections. »


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« ― Tiens ! tiens ! tiens ! tiens ! tiens ! tu es baron à présent. Je te fais mon compliment. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Marius rougit légèrement, et répondit :
― Cela veut dire que je suis le fils de mon père.

M. Gillenormand cessa de rire et dit durement :
― Ton père, c’est moi.

― Mon père, reprit Marius les yeux baissés et l’air sévère, c’était un homme humble et héroïque qui a glorieusement servi la république et la France, qui a été grand dans la plus grande histoire que les Hommes aient jamais faite, qui a vécu un quart de siècle au bivouac, le jour sous la mitraille et sous les balles, la nuit dans la neige, dans la boue, sous la pluie, qui a pris deux drapeaux, qui a reçu vingt blessures, qui est mort dans l’oubli et dans l’abandon, et qui n’a jamais eu qu’un tort, c’est de trop aimer deux ingrats, son pays et moi. »


« Il était impossible qu’il insultât son grand-père, et il était également impossible qu’il ne vengeât point son père. D’un côté une tombe sacrée, de l’autre des cheveux blancs. »


[…]


« Ce papier ni ce médaillon ne purent être retrouvés. […] Il savait par cœur les quelques lignes écrites par le colonel, et, par conséquent, rien n’était perdu. Mais le papier, l’écriture, cette relique sacrée, tout cela était son cœur même. Qu’en avait-on fait ? »


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« On se passionnait pour l’absolu, on entrevoyait les réalisations infinies ; l’absolu, par sa rigidité même, pousse les esprits vers l’azur et les fait flotter dans l’illimité. Rien n’est tel que le dogme pour enfanter le rêve. Et rien n’est tel que le rêve pour engendrer l’avenir. Utopie aujourd’hui, chair et os demain. »


[…]


« Beaucoup de front dans un visage, c’est comme beaucoup de ciel dans un horizon. »


[…]


« [Enjolras] n’avait qu’une passion, le droit, qu’une pensée, renverser l’obstacle.
[…] C’était l’amoureux de marbre de la Liberté. »


« À côté d’Enjolras qui représentait la logique de la révolution, Combeferre en représentait la philosophie. Entre la logique de la révolution et sa philosophie il y a cette différence que sa logique peut conclure à la guerre, tandis que sa philosophie ne peut aboutir qu’à la paix. Combeferre complétait et rectifiait Enjolras. […] S’il eût été donné à ces deux jeunes hommes d’arriver jusqu’à l’histoire, l’un eût été le juste, l’autre eût été le sage. Enjolras était plus viril, Combeferre était plus humain. Homo et Vir, c’était bien là en effet leur nuance. […] Enjolras était un chef, Combeferre était un guide. […] Un incendie peut faire une aurore sans doute, mais pourquoi ne pas attendre le lever du jour ? […] Combeferre préférait peut-être la blancheur du beau au flamboiement du sublime. Une clarté troublée par de la fumée, un progrès acheté par de la violence, ne satisfaisaient qu’à demi ce tendre et sérieux esprit. […] En somme, il ne voulait ni halte ni hâte. Tandis que ses tumultueux amis, chevaleresquement épris de l’absolu, adoraient et appelaient les splendides aventures révolutionnaires, Combeferre inclinait à laisser faire le progrès, le bon progrès, froid peut-être, mais pur, méthodique, mais irréprochable, flegmatique, mais imperturbable. Combeferre se fût agenouillé et eût joint les mains pour que l’avenir arrivât avec toute sa candeur, et pour que rien ne troublât l’immense évolution vertueuse des peuples. Il faut que le bien soit innocent, répétait-il sans cesse. Et en effet, si la grandeur de la révolution c’est de regarder fixement l’éblouissant idéal et d’y voler à travers les foudres, avec du sang et du feu à ses serres, la beauté du progrès, c’est d’être sans tache ; et il y a entre Washington qui représente l’un et Danton qui incarne l’autre, la différence qui sépare l’ange aux ailes de cygne de l’ange aux ailes d’aigle. »


« Feuilly […] n’avait qu’une pensée, délivrer le monde. Il avait une autre préoccupation encore : s’instruire ; ce qu’il appelait aussi se délivrer. Il s’était enseigné à lui-même à lire et à écrire ; tout ce qu’il savait, il l’avait appris seul. Feuilly était un généreux cœur. Il avait l’embrassement immense. Cet orphelin avait adopté les peuples. Sa mère lui manquant, il avait médité sur la patrie. »


« Bossuet était un garçon gai qui avait du malheur. Sa spécialité était de ne réussir à rien. Par contre, il riait de tout. […] Il disait : J’habite sous le toit des tuiles qui tombent. […] Il arrivait vite à son dernier sou, jamais à son dernier éclat de rire. »


« Joly était le malade imaginaire jeune. Ce qu’il avait gagné à la médecine, c’était d’être plus malade que médecin. »


« Grantaire admirait, aimait et vénérait Enjolras. À qui se ralliait ce douteur anarchique dans cette phalange d’esprits absolus ? Au plus absolu. De quelle façon Enjolras le subjuguait-il ? Par les idées ? Non. Par le caractère. […] Ce qui nous manque nous attire. […] Grantaire, en qui rampait le doute, aimait à voir dans Enjolras la foi planer. Il avait besoin d’Enjolras. Sans qu’il s’en rendît clairement compte et sans qu’il songeât à se l’expliquer à lui-même, cette nature chaste, saine, ferme, droite, dure, candide, le charmait. Il admirait, d’instinct, son contraire. […] Son esprit se passait de croyance et son cœur ne pouvait se passer d’amitié. Contradiction profonde ; car une affection est une conviction. Sa nature était ainsi. Il y a des Hommes qui semblent nés pour être le verso, l’envers, le revers. […] Il était l’envers d’Enjolras.

[…]

Enjolras, croyant, dédaignait ce sceptique, et, sobre, cet ivrogne. […] Toujours rudoyé par Enjolras, repoussé durement, rejeté et revenant, il disait d’Enjolras : Quel beau marbre ! »


[…]


« Je voudrais boire [dit Grantaire]. Je désire oublier la vie. La vie est une invention hideuse de je ne sais qui. Cela ne dure rien et cela ne vaut rien. On se casse le cou à vivre. La vie est un décor où il y a peu de praticables. Le bonheur est un vieux châssis peint d’un seul côté. […] O vanité ! rhabillage de tout avec de grands mots ! […] Ce qu’on appelle honneurs et dignités, et même honneur et dignité, est généralement en chrysocale. […] Quant à la valeur intrinsèque des gens, elle n’est guère plus respectable. Écoutez le panégyrique que le voisin fait du voisin. Blanc sur blanc est féroce ; si le lys parlait, comme il arrangerait la colombe ! […] Toute qualité verse dans un défaut. […] Un siècle est le plagiaire de l’autre. […] Je fais peu de cas de la victoire. Rien n’est stupide comme vaincre ; la vraie gloire est convaincre. […] Vous vous contentez de réussir, quelle médiocrité ! et de conquérir, quelle misère ! […] Hélas, vanité et lâcheté partout. Tout obéit au succès, même la grammaire. Si volet usus, dit Horace. Donc, je dédaigne le genre humain. […] Messieurs les humains, je vous dis bernique ! »


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« Elle me boude avec une patience cruelle. »


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« Les chocs des jeunes esprits entre eux ont cela d’admirable qu’on ne peut jamais prévoir l’étincelle ni deviner l’éclair. »


[…]


« […] suivre dans un seul homme Annibal, César et Charlemagne. […] et qu’y a-t-il de plus grand ?

― Être libre, dit Combeferre. »


[…]


« C’était Combeferre, et voici ce qu’il chantait :

Si César m’avait donné
La gloire et la guerre,
Et qu’il me fallût quitter
L’amour de ma mère,
Je dirais au grand César :
Reprends ton sceptre et ton char,
J’aime mieux ma mère, ô gué !
J’aime mieux ma mère.
»


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« Les demi-jours du doute lui faisaient mal. »


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« La vie devint sévère pour Marius. Manger ses habits et sa montre, ce n’était rien. Il mangea de cette chose inexprimable qu’on appelle de la vache enragée. Chose horrible, qui contient les jours sans pain, les nuits sans sommeil, les soirs sans chandelle, l’âtre sans feu, les semaines sans travail, l’avenir sans espérance, l’habit percé au coude, le vieux chapeau qui fait rire les jeunes filles, la porte qu’on trouve fermée le soir parce qu’on ne paye pas son loyer, l’insolence du portier et du gargotier, les ricanements des voisins, les humiliations, la dignité refoulée, les besognes quelconques acceptées, les dégoûts, l’amertume, l’accablement. »


[…]


« Car il se fait beaucoup de grandes actions dans les petites luttes. Il y a des bravoures opiniâtres et ignorées qui se défendent pied à pied dans l’ombre contre l’envahissement fatal des nécessités et des turpitudes.

Nobles et mystérieux triomphes qu’aucun regard ne voit, qu’aucune renommée ne paye, qu’aucune fanfare ne salue. La vie, le malheur, l’isolement, l’abandon, la pauvreté, sont des champs de bataille qui ont leurs héros ; héros obscurs plus grands parfois que les héros illustres. »


[…]


« L’âme aide le corps, et à de certains moments le soulève. C’est le seul oiseau qui soutienne sa cage. »


[…]


« Le jeune homme pauvre se donne de la peine pour avoir son pain ; il mange ; quand il a mangé, il n’a plus que la rêverie. Il va aux spectacles gratis […] ; il regarde le ciel, l’espace, les astres, les fleurs, les enfants, l’humanité dans laquelle il souffre, la création dans laquelle il rayonne. Il regarde tant l’humanité qu’il voit l’âme […]. Il rêve, et il se sent grand ; il rêve encore, et il se sent tendre. De l’égoïsme de l’homme qui souffre, il passe à la compassion de l’homme qui médite. Un admirable sentiment éclate en lui, l’oubli de soi et la pitié pour tous. En songeant aux jouissances sans nombre que la nature offre, donne et prodigue aux âmes ouvertes et refuse aux âmes fermées, il en vient à plaindre, lui millionnaire de l’intelligence, les millionnaires de l’argent. Toute haine s’en va de son cœur à mesure que toute clarté entre dans son esprit. D’ailleurs est-il malheureux ? Non. La misère d’un jeune homme n’est jamais misérable. […] Et puis chaque matin il se remet à gagner son pain ; et tandis que ses mains gagnent du pain, son épine dorsale gagne de la fierté, son cerveau gagne des idées. Sa besogne finie, il revient aux extases ineffables, aux contemplations, aux joies ; il vit les pieds dans les afflictions, dans les obstacles, sur le pavé, dans les ronces, quelquefois dans la boue ; la tête dans la lumière. Il est ferme, serein, doux, paisible, attentif, sérieux, content de peu, bienveillant ; et il bénit Dieu de lui avoir donné ces deux richesses qui manquent à bien des riches, le travail qui le fait libre et la pensée qui le fait digne. »


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« [M. Mabeuf] possédait comme tout le monde sa terminaison en iste, sans laquelle personne n’aurait pu vivre en ce temps-là, mais il n’était ni royaliste, ni bonapartiste, ni chartiste, ni orléaniste, ni anarchiste ; il était bouquiniste. »


[…]


« Du reste, comme nous venons de l’indiquer, les cerveaux absorbés dans une sagesse, ou dans une folie, ou, ce qui arrive souvent, dans les deux à la fois, ne sont que très lentement perméables aux choses de la vie. Leur propre destin leur est lointain. Il résulte de ces concentrations-là une passivité qui, si elle était raisonnée, ressemblerait à la philosophie. On décline, on descend, on s’écoule, on s’écroule même, sans trop s’en apercevoir. Cela finit toujours, il est vrai, par un réveil, mais tardif. En attendant, il semble qu’on soit neutre dans le jeu qui se joue entre notre bonheur et notre malheur. On est l’enjeu, et l’on regarde la partie avec indifférence.

C’est ainsi qu’à travers cet obscurcissement qui se faisait autour de lui, toutes ses espérances s’éteignant l’une après l’autre, M. Mabeuf était resté serein, un peu puérilement, mais très profondément. Ses habitudes d’esprit avaient le va-et-vient d’un pendule. Une fois monté par une illusion, il allait très longtemps, même quand l’illusion avait disparu. Une horloge ne s’arrête pas court au moment précis où l’on en perd la clef. »


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« Lire haut, c’est s’affirmer à soi-même sa lecture. Il y a des gens qui lisent très haut et qui ont l’air de se donner leur parole d’honneur de ce qu’ils lisent. »


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« [Marius] disait quelquefois, mais sans amertume : ― Les Hommes sont ainsi faits que, dans un salon, vous pouvez être crotté partout, excepté sur les souliers. On ne vous demande là, pour vous bien accueillir, qu’une chose irréprochable ; la conscience ? non, les bottes. »


[…]


« Dans cet état de rêverie, un œil qui eût regardé au dedans de Marius, eût été ébloui de la pureté de cette âme.

En effet, s’il était donné à nos yeux de chair de voir dans la conscience d’autrui, on jugerait bien plus sûrement un Homme d’après ce qu’il rêve que d’après ce qu’il pense. Il y a de la volonté dans la pensée, il n’y en a pas dans le rêve. Le rêve, qui est tout spontané, prend et garde, même dans le gigantesque et l’idéal, la figure de notre esprit. Rien ne sort plus directement et plus sincèrement du fond même de notre âme que nos aspirations irréfléchies et démesurées vers les splendeurs de la destinée. Dans ces aspirations, bien plus que dans les idées composées, raisonnées et coordonnées, on peut retrouver le vrai caractère de chaque Homme. Nos chimères sont ce qui nous ressemble le mieux. Chacun rêve l’inconnu et l’impossible selon sa nature. »


[…]


« Au temps de sa pire misère, il remarquait que les jeunes filles se retournaient quand il passait, et il se sauvait ou se cachait, la mort dans l’âme. Il pensait qu’elles le regardaient pour ses vieux habits et qu’elles en riaient, le fait est qu’elles le regardaient pour sa grâce et qu’elles en rêvaient. »


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« Car dans les ténèbres sacrées il y a de la lumière latente. Les volcans sont pleins d’une ombre capable de flamboiement. Toute lave commence par être nuit. »


[…]


« La société se doute à peine de ce creusement qui lui laisse sa surface et lui change les entrailles. Autant d’étages souterrains, autant de travaux différents, autant d’extractions diverses. Que sort-il de toutes ces fouilles profondes ? L’avenir. »


[…]


« L’unique péril social, c’est l’Ombre. »


[…]


« Que faut-il pour faire évanouir ces larves ? De la lumière. De la lumière à flots. Pas une chauve-souris ne résiste à l’aube. Éclairez la société en dessous. »


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« C’était Elle.
Quiconque a aimé sait tous les sens rayonnants que contiennent les quatre lettres de ce mot : Elle.

C’était bien elle. C’est à peine si Marius la distinguait à travers la vapeur lumineuse qui s’était subitement répandue sur ses yeux. C’était ce doux être absent, cet astre qui lui avait lui pendant six mois, c’était cette prunelle, ce front, cette bouche, ce beau visage évanoui qui avait fait la nuit en s’en allant. La vision s’était éclipsée, elle reparaissait ! »


« Marius frémissait éperdument. Quoi ! c’était elle ! les palpitations de son cœur lui troublaient la vue. Il se sentait prêt à fondre en larmes. Quoi ! il la revoyait enfin après l’avoir cherchée si longtemps ! il lui semblait qu’il avait perdu son âme et qu’il venait de la retrouver. »


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« Nos amours ont duré toute une semaine.
Ah ! que du bonheur les instants sont courts !
S’adorer huit jours, c’était bien la peine !
Le temps des amours devrait durer toujours !
Devrait durer toujours ! devrait durer toujours !
»


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« Je te lèche les pattes ce matin ! Je te rongerai le cœur ce soir ! »


[…]


« Son œil était plein de cet ignoble bonheur d’une créature faible, cruelle et lâche, qui peut enfin terrasser ce qu’elle a redouté et insulter ce qu’elle a flatté, joie d’un nain qui mettrait le talon sur la tête de Goliath, joie d’un chacal qui commence à déchirer un taureau malade, assez mort pour ne plus se défendre, assez vivant pour souffrir encore. »


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Victor Hugo, Les Misérables, Tome III : Marius, 1862
Modifié en dernier par Kylian le 17 févr. 2020, 18:16, modifié 6 fois.
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par Kylian
#1312074
« Souvent, au milieu des plus graves soucis, après une journée de lutte contre toute la diplomatie du continent, [Louis-Philippe] rentrait le soir dans son appartement, et là, épuisé de fatigue, accablé de sommeil, que faisait-il ? il prenait un dossier, et il passait sa nuit à réviser un procès criminel, trouvant que c’était quelque chose de tenir tête à l’Europe, mais que c’était une plus grande affaire encore d’arracher un Homme au bourreau. […] Quelquefois les dossiers empilés couvraient sa table ; il les examinait tous ; c’était une angoisse pour lui d’abandonner ces misérables têtes condamnées. Un jour il disait au même témoin que nous avons indiqué tout à l’heure : Cette nuit, j’en ai gagné sept. Pendant les premières années de son règne, la peine de mort fut comme abolie […]. »

« Or, pour nous, dans l’histoire où la bonté est la perle rare, qui a été bon passe presque avant qui a été grand. »


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« Des penseurs méditaient, tandis que le sol, c’est-à-dire le peuple, traversé par les courants révolutionnaires, tremblait sous eux avec je ne sais quelles vagues secousses épileptiques. Ces songeurs, les uns isolés, les autres réunis en familles et presque en communions, remuaient les questions sociales, pacifiquement, mais profondément ; mineurs impassibles, qui poussaient tranquillement leurs galeries dans les profondeurs d’un volcan, à peine dérangés par les commotions sourdes et par les fournaises entrevues. Cette tranquillité n’était pas le moins beau spectacle de cette époque agitée. Ces hommes laissaient aux partis politiques la question des droits, ils s’occupaient de la question du bonheur. Le bien-être de l’Homme, voilà ce qu’ils voulaient extraire de la société. »


[…]


« Résolvez les deux problèmes, encouragez le riche et protégez le pauvre, supprimez la misère, mettez un terme à l’exploitation injuste du faible par le fort, mettez un frein à la jalousie inique de celui qui est en route contre celui qui est arrivé, ajustez mathématiquement et fraternellement le salaire au travail, mêlez l’enseignement gratuit et obligatoire à la croissance de l’enfance et faites de la science la base de la virilité, développez les intelligences tout en occupant les bras, soyez à la fois un peuple puissant et une famille d’Hommes heureux, démocratisez la propriété, non en l’abolissant, mais en l’universalisant, de façon que tout citoyen sans exception soit propriétaire, chose plus facile qu’on ne croit, en deux mots sachez produire la richesse et sachez la répartir ; et vous aurez tout ensemble la grandeur matérielle et la grandeur morale ; et vous serez dignes de vous appeler la France.

Voilà, en dehors et au-dessus de quelques sectes qui s’égaraient, ce que disait le socialisme ; voilà ce qu’il cherchait dans les faits, voilà ce qu’il ébauchait dans les esprits.

Efforts admirables ! tentatives sacrées ! »


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« Sauvages. Expliquons-nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans les jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l’homme, l’instruction pour l’enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l’égalité, la fraternité, le pain pour tous, l’idée pour tous, l’édénisation du monde, le Progrès ; et cette chose sainte, bonne et douce, le progrès, poussés à bout, hors d’eux-mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la bouche. C’étaient les sauvages, oui ; mais les sauvages de la civilisation.

Ils proclamaient avec furie le droit ; ils voulaient, fût-ce par le tremblement et l’épouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la lumière avec le masque de la nuit.

En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants, mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d’autres hommes, souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à une table de velours au coin d’une cheminée de marbre, insistent doucement pour le maintien et la conservation du passé, du moyen âge, du droit divin, du fanatisme, de l’ignorance, de l’esclavage, de la peine de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le sabre, le bûcher et l’échafaud. […]

Mais […] un autre choix est possible. Aucune chute à pic n’est nécessaire, pas plus en avant qu’en arrière. Ni despotisme, ni terrorisme. Nous voulons le progrès en pente douce. »


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Victor Hugo, Les Misérables, Tome IV : L’idylle rue Plumet et l’épopée rue Saint-Denis, 1862
Modifié en dernier par Kylian le 17 févr. 2020, 18:17, modifié 3 fois.
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par Kylian
#1312075
« Une certaine quantité de rêverie est bonne, comme un narcotique à dose discrète. […] Mais trop de rêverie submerge et noie. »


« Marius descendait cette pente à pas lents, les yeux fixés sur celle qu’il ne voyait plus. […] Le souvenir d’un être absent s’allume dans les ténèbres du cœur ; plus il a disparu, plus il rayonne ; l’âme désespérée et obscure voit cette lumière à son horizon ; étoile de la nuit intérieure. Elle, c’était là toute la pensée de Marius. Il ne songeait pas à autre chose […] »

« Une seule idée douce lui restait, c’est qu’Elle l’avait aimé, que son regard le lui avait dit, qu’elle ne connaissait pas son nom, mais qu’elle connaissait son âme, et que peut-être là où elle était, quel que fût ce lieu mystérieux, elle l’aimait encore. Qui sait si elle ne songeait pas à lui comme lui songeait à elle ? Quelquefois, dans des heures inexplicables comme en a tout cœur qui aime, n’ayant que des raisons de douleur et se sentant pourtant un obscur tressaillement de joie, il se disait : Ce sont ses pensées qui viennent à moi ! — Puis il ajoutait : Mes pensées lui arrivent aussi peut-être.

Cette illusion, dont il hochait la tête le moment d’après, réussissait pourtant à lui jeter dans l’âme des rayons qui ressemblaient parfois à de l’espérance. De temps en temps, surtout à cette heure du soir qui attriste le plus les songeurs, il laissait tomber sur un cahier de papier où il n’y avait que cela, le plus pur, le plus impersonnel, le plus idéal des rêveries dont l’amour lui emplissait le cerveau. Il appelait cela « lui écrire ».


Il ne faut pas croire que sa raison fût en désordre. Au contraire. […] il disait de tout le mot juste avec une sorte d’accablement honnête et de désintéressement candide. Son jugement, presque détaché de l’espérance, se tenait haut et planait. »


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« L’âme qui aime et qui souffre est à l’état sublime. »


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« Souvent en croyant nouer un fil, on en lie un autre. »


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« Il songeait à « Elle ». Et sa songerie, devenant reproche, retombait sur lui ; il pensait douloureusement à la paresse, paralysie de l’âme, qui le gagnait, et à cette nuit qui s’épaississait d’instant en instant devant lui au point qu’il ne voyait même déjà plus le soleil. »


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« L’âme d’une jeune fille ne doit pas être laissée obscure ; plus tard, il s’y fait des mirages trop brusques et trop vifs comme dans une chambre noire. Elle doit être doucement et discrètement éclairée, plutôt du reflet des réalités que de leur lumière directe et dure. Demi-jour utile et gracieusement austère qui dissipe les peurs puériles et empêche les chutes. Il n’y a que l’instinct maternel […] qui sache comment et de quoi doit être fait ce demi-jour. Rien ne supplée à cet instinct. Pour former l’âme d’une jeune fille, toutes les religieuses du monde ne valent pas une mère. »


« […] dans cette œuvre de l’éducation, dans cette grave affaire de la préparation d’une femme à la vie, que de science il faut pour lutter contre cette grande ignorance qu’on appelle l’innocence ! »


« Rien ne prépare une jeune fille aux passions comme le couvent. Le couvent tourne la pensée du côté de l’inconnu. Le cœur, replié sur lui-même, se creuse, ne pouvant s’épancher, et s’approfondit, ne pouvant s’épanouir. De là des visions, des suppositions, des conjectures, des romans ébauchés, des aventures souhaitées, des constructions fantastiques, des édifices tout entiers bâtis dans l’obscurité intérieure de l’esprit, sombres et secrètes demeures où les passions trouvent tout de suite à se loger dès que la grille franchie leur permet d’entrer. Le couvent est une compression qui, pour triompher du cœur humain, doit durer toute la vie. »


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« Cosette, à se savoir belle, perdit la grâce de l’ignorer ; grâce exquise, car la beauté rehaussée de naïveté est ineffable, et rien n’est adorable comme une innocente éblouissante qui marche tenant en main, sans le savoir, la clef d’un paradis. Mais ce qu’elle perdit en grâce ingénue, elle le regagna en charme pensif et sérieux. Toute sa personne, pénétrée des joies de la jeunesse, de l’innocence et de la beauté, respirait une mélancolie splendide. »


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« On a tant abusé du regard dans les romans d’amour qu’on a fini par le déconsidérer. C’est à peine si l’on ose dire maintenant que deux êtres se sont aimés parce qu’ils se sont regardés. C’est pourtant comme cela qu’on s’aime et uniquement comme cela. Le reste n’est que le reste, et vient après. Rien n’est plus réel que ces grandes secousses que deux âmes se donnent en échangeant cette étincelle.

À cette certaine heure où Cosette eut sans le savoir ce regard qui troubla Marius, Marius ne se douta pas que lui aussi eut un regard qui troubla Cosette.

Il lui fit le même mal et le même bien. »


« Le jour où leurs yeux se rencontrèrent et se dirent enfin brusquement ces premières choses obscures et ineffables que le regard balbutie, Cosette ne comprit pas d’abord. »


« Elle aimait avec d’autant plus de passion qu’elle aimait avec ignorance. »


« Il se trouva que l’amour qui se présenta était précisément celui qui convenait le mieux à l’état de son âme. C’était une sorte d’adoration à distance, une contemplation muette, la déification d’un inconnu. C’était […] en un mot, l’amant lointain et demeuré dans l’idéal, une chimère ayant une forme. Toute rencontre plus palpable et plus proche eût à cette première époque effarouché Cosette […]. […] Elle se mit à adorer Marius comme quelque chose de charmant, de lumineux et d’impossible. »


« Cosette ne laissait rien deviner. Sans savoir au juste ce qu’elle avait, elle avait bien le sentiment que c’était quelque chose et qu’il fallait le cacher. »


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« Lui qui avait fini par ne plus se croire capable d’un sentiment malveillant, il y avait des instants où, quand Marius était là, [Jean Valjean] croyait redevenir sauvage et féroce, et il sentait se rouvrir et se soulever contre ce jeune homme ces vieilles profondeurs de son âme où il avait eu jadis tant de colère. Il lui semblait presque qu’il se reformait en lui des cratères inconnus.

Quoi ! […] [Marius] venait rôder autour de son bonheur, pour le prendre et l’emporter !
Jean Valjean ajoutait : ― Oui, c’est cela ! Que vient-il chercher ? Une aventure ! Que veut-il ? Une amourette ! Une amourette ! Et moi ! Quoi ! J’aurai été d’abord le plus misérable des hommes, et puis le plus malheureux, j’aurai fait soixante ans de la vie sur les genoux, j’aurai souffert tout ce qu’on peut souffrir, j’aurai vieilli sans avoir été jeune, j’aurai vécu sans famille, sans parents, sans amis, sans femme, sans enfants, j’aurai laissé de mon sang sur toutes les pierres, sur toutes les ronces, à toutes les bornes, le long de tous les murs, j’aurai été doux quoiqu’on fût dur pour moi et bon quoiqu’on fût méchant, je serai redevenu honnête homme malgré tout, je me serai repenti du mal que j’ai fait et j’aurai pardonné le mal qu’on m’a fait, et au moment où je suis récompensé, au moment où c’est fini, au moment où je touche au but, au moment où j’ai ce que je veux, c’est bon, c’est bien, je l’ai payé, je l’ai gagné, tout cela s’en ira, tout cela s’évanouira, et je perdrai Cosette, et je perdrai ma vie, ma joie, mon âme, parce qu’il aura plu à un grand niais de venir flâner au Luxembourg !

[…]

Oh ! Dans ces moments-là, quels regards douloureux il tournait vers le cloître, ce sommet chaste, ce lieu des anges, cet inaccessible glacier de la vertu ! Comme il contemplait avec un ravissement désespéré ce jardin du couvent, plein de fleurs ignorées et de vierges enfermées, où tous les parfums et toutes les âmes montent droit vers le ciel ! Comme il adorait cet éden refermé à jamais, dont il était sorti volontairement et follement descendu ! Comme il regrettait son abnégation et sa démence d’avoir ramené Cosette au monde, pauvre héros du sacrifice, saisi et terrassé par son dévouement même ! Comme il se disait : Qu’ai-je fait ? »


[...]


« De son côté, Cosette languissait. Elle souffrait de l’absence de Marius comme elle avait joui de sa présence, singulièrement, sans savoir au juste. […] Elle se sentit un serrement de cœur que rien ne dilatait et qui s’accroissait chaque jour ; elle ne sut plus si c’était l’hiver ou l’été, le soleil ou la pluie, si les oiseaux chantaient, si l’on était aux dahlias ou aux pâquerettes, […] et elle resta accablée, absorbée, attentive à une seule pensée, l’œil vague et fixe, comme lorsqu’on regarde dans la nuit la place noire et profonde où une apparition s’est évanouie. »


[...]


« Ces deux êtres qui s’étaient si exclusivement aimés, et d’un si touchant amour, et qui avaient vécu si longtemps l’un par l’autre, souffraient maintenant l’un à côté de l’autre, l’un à cause de l’autre, sans se le dire, sans s’en vouloir, et en souriant. »


[...]


« À de certains moments, Jean Valjean souffrait tant qu’il devenait puéril. C’est le propre de la douleur de faire reparaître le côté enfant de l’homme. »


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« [Cosette] regardait les papillons sur les fleurs, mais ne les prenait pas ; les mansuétudes et les attendrissements naissent avec l’amour, et la jeune fille, qui a en elle un idéal tremblant et fragile, a pitié de l’aile du papillon. »


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« Quelquefois les choses qu’on voit vous saisissent, et vous tiennent. »


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« ― Mon enfant, tu entres par paresse dans la plus laborieuse des existences. Ah ! tu te déclares fainéant ! Prépare-toi à travailler. As-tu vu une machine qui est redoutable ? Cela s’appelle le laminoir. Il faut y prendre garde, c’est une chose sournoise et féroce ; si elle vous attrape le pan de votre habit, vous y passez tout entier. Cette machine, c’est l’oisiveté. Arrête-toi, pendant qu’il en est temps encore, et sauve-toi ! Autrement, c’est fini ; avant peu tu seras dans l’engrenage. »


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« La nature, le printemps, la jeunesse, l’amour pour son père, la gaîté des oiseaux et des fleurs faisaient filtrer peu à peu, jour à jour, goutte à goutte, dans cette âme si vierge et si jeune, on ne sait quoi qui ressemblait presque à l’oubli. Le feu s’y éteignait-il tout à fait ? Ou s’y formait-il seulement des couches de cendres ? Le fait est qu’elle ne sentait presque plus de point douloureux et brûlant.


Marius était de ces tempéraments qui s’enfoncent dans le chagrin et qui y séjournent ; Cosette était de ceux qui s’y plongent et qui en sortent. »


« Qu’y avait-il dans l’âme de Cosette ? De la passion calmée ou endormie ; de l’amour à l’état flottant ; quelque chose qui était limpide, brillant, trouble à une certaine profondeur, sombre plus bas. »


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« La réduction de l’univers à un seul être […], voilà l’amour. »


« L’amour, c’est la salutation des anges aux astres. »


« Comme l’âme est triste quand elle est triste par l’amour !
Quel vide que l’absence de l’être qui à lui seul remplit le monde ! »


« Il suffit d’un sourire entrevu là-bas sous un chapeau de crêpe blanc à bavolet lilas, pour que l’âme entre dans le palais des rêves. »


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« De certaines pensées sont des prières. Il y a des moments où, quelle que soit l’attitude du corps, l’âme est à genoux. »


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« Les amants séparés trompent l’absence par mille choses chimériques qui ont pourtant leur réalité. On les empêche de se voir, ils ne peuvent s’écrire ; ils trouvent une foule de moyens mystérieux de correspondre. Ils s’envoient le chant des oiseaux, le parfum des fleurs, le rire des enfants, la lumière du soleil, les soupirs du vent, les rayons des étoiles, toute la création. Et pourquoi non ? […] L’amour est assez puissant pour charger la nature entière de ses messages.
O printemps ! tu es une lettre que je lui écris. »


[…]


« On […] sent brûler [l’amour] jusque dans la moelle des os et on le voit rayonner jusqu’au fond du ciel. »


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« Vous regardez une étoile pour deux motifs, parce qu’elle est lumineuse et parce qu’elle est impénétrable. Vous avez auprès de vous un plus doux rayonnement et un plus grand mystère, la femme. »


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« Tous, qui que nous soyons, nous avons nos êtres respirables. S’ils nous manquent, l’air nous manque, nous étouffons. Alors on meurt. Mourir par manque d’amour, c’est affreux. L’asphyxie de l’âme. »


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« Quand l’amour a fondu et mêlé deux êtres dans une unité angélique et sacrée, le secret de la vie est trouvé pour eux ; ils ne sont plus que les deux termes d’une même destinée ; ils ne sont plus que les deux ailes d’un même esprit. Aimez, planez ! »


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« L’amour a des enfantillages, les autres passions ont des petitesses.
Honte aux passions qui rendent l’Homme petit ! Honneur à celle qui le fait enfant ! »


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« C’est une chose étrange, savez-vous cela ? Je suis dans la nuit. Il y a un être qui en s’en allant a emporté le ciel. »


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« Vous qui souffrez parce que vous aimez, aimez plus encore. […]
Aimez. Une sombre transfiguration étoilée est mêlée à ce supplice. Il y a de l’extase dans l’agonie. »


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« L’amour est une respiration céleste de l’air du paradis. »


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« Le définitif, songez à ce mot. Les vivants voient l’infini ; le définitif ne se laisse voir qu’aux morts. En attendant, aimez et souffrez, espérez et contemplez. Malheur, hélas ! à qui n’aura aimé que des corps, des formes, des apparences ! La mort lui ôtera tout. Tâchez d’aimer des âmes, vous les retrouverez. »


[…]


« J’ai rencontré dans la rue un jeune homme très pauvre qui aimait. Son chapeau était vieux, son habit était usé ; il avait les coudes troués ; l’eau passait à travers ses souliers et les astres à travers son âme. »


[…]


« Quelle grande chose, être aimé ! Quelle chose plus grande encore, aimer ! Le cœur devient héroïque à force de passion. Il ne se compose plus de rien que de pur ; il ne s’appuie plus sur rien que d’élevé et de grand. Une pensée indigne n’y peut pas plus germer qu’une ortie sur un glacier. […]
S’il n’y avait pas quelqu’un qui aime, le soleil s’éteindrait. »


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« Qu’était-ce que ce manuscrit ? Une lettre. Lettre sans adresse, sans nom, sans date, sans signature, pressante et désintéressée, énigme composée de vérités, message d’amour fait pour être apporté par un ange et lu par une vierge, rendez-vous donné hors de la terre, billet doux d’un fantôme à une ombre. C’était un absent tranquille et accablé qui semblait prêt à se réfugier dans la mort et qui envoyait à l’absente le secret de la destinée, la clef de la vie, l’amour. Cela avait été écrit le pied dans le tombeau et le doigt dans le ciel. Ces lignes, tombées une à une sur le papier, étaient ce qu’on pourrait appeler des gouttes d’âme. »


« Pendant qu’elle l’oubliait, il l’avait retrouvée ! Mais est-ce qu’elle l’avait oublié ? Non, jamais ! […] Elle l’avait toujours aimé, toujours adoré. Le feu s’était couvert et avait couvé quelque temps, mais, elle le voyait bien, il n’avait fait que creuser plus avant, et maintenant il éclatait de nouveau et l’embrasait tout entière. Ce cahier était comme une flammèche tombée de cette autre âme dans la sienne. Elle sentait recommencer l’incendie. Elle se pénétrait de chaque mot du manuscrit. ― Oh ! oui ! disait-elle, comme je reconnais tout cela ! C’est tout ce que j’avais déjà lu dans ses yeux. »


« C’en était fait, Cosette était retombée dans le profond amour séraphique. L’abîme Éden venait de se rouvrir. »


« Tout à coup, elle eut cette impression indéfinissable qu’on éprouve, même sans voir, lorsqu’on a quelqu’un debout derrière soi.
Elle tourna la tête et se dressa.
C’était lui.
[…] Son visage était éclairé par la clarté du jour qui se meurt et par la pensée d’une âme qui s’en va.

[…]

― Pardonnez-moi, je suis là. J’ai le cœur gonflé, je ne pouvais pas vivre comme j’étais, je suis venu. […] Voyez-vous, vous êtes mon ange, laissez-moi venir un peu. Je crois que je vais mourir. Si vous saviez ! Je vous adore, moi ! Pardonnez-moi, je vous parle, je ne sais pas ce que je vous dis, je vous fâche peut-être ; est-ce que je vous fâche ?

[…]

Elle lui prit une main et la posa sur son cœur. Il sentit le papier qui y était, il balbutia :

― Vous m’aimez donc ?


Elle répondit d’une voix si basse que ce n’était plus qu’un souffle qu’on entendait à peine :

― Tais-toi ! tu le sais !

Et elle cacha sa tête rouge dans le sein du jeune homme superbe et enivré.


Il tomba sur le banc, elle près de lui. Ils n’avaient plus de paroles.

Les étoiles commençaient à rayonner. Comment se fit-il que leurs lèvres se rencontrèrent ? Comment se fait-il que l’oiseau chante, que la neige fonde, que la rose s’ouvre, que mai s’épanouisse, que l’aube blanchisse derrière les arbres noirs au sommet frissonnant des collines ?

Un baiser, et ce fut tout.

Tous deux tressaillirent, et ils se regardèrent dans l’ombre avec des yeux éclatants.

Ils ne sentaient ni la nuit fraîche, ni la pierre froide, ni la terre humide, ni l’herbe mouillée, ils se regardaient et ils avaient le cœur plein de pensées. Ils s’étaient pris les mains, sans savoir.

Peu à peu ils se parlèrent. L’épanchement succéda au silence qui est la plénitude. La nuit était sereine et splendide au-dessus de leur tête. Ces deux êtres, purs comme des esprits, se dirent tout, leurs songes, leurs ivresses, leurs extases, leurs chimères, leurs défaillances, comme ils s’étaient adorés de loin, comme ils s’étaient souhaités, leur désespoir quand ils avaient cessé de s’apercevoir. Ils se confièrent dans une intimité idéale, que rien déjà ne pouvait plus accroître, ce qu’ils avaient de plus caché et de plus mystérieux. Ils se racontèrent, avec une foi candide dans leurs illusions, tout ce que l’amour, la jeunesse et ce reste d’enfance qu’ils avaient leur mettaient dans la pensée. Ces deux cœurs se versèrent l’un dans l’autre, de sorte qu’au bout d’une heure, c’était le jeune homme qui avait l’âme de la jeune fille et la jeune fille qui avait l’âme du jeune homme. Ils se pénétrèrent, ils s’enchantèrent, ils s’éblouirent.

Quand ils eurent fini, quand ils se furent tout dit, elle posa sa tête sur son épaule et lui demanda :

― Comment vous appelez-vous ?

― Je m’appelle Marius, dit-il. Et vous ?

― Je m’appelle Cosette. »


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« La nuit est le véritable milieu de tout ce qui est ombre. »



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« […] s’il peut y avoir de la force dans une chaudière, il ne peut y avoir de puissance que dans un cerveau ; en d’autres termes, que ce qui mène et entraîne le monde, ce ne sont pas les locomotives, ce sont les idées. Attelez les locomotives aux idées, c’est bien ; mais ne prenez pas le cheval pour le cavalier. »


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« Les bourgeois endimanchés qui passaient devant l’éléphant de la Bastille disaient volontiers en le toisant d’un air de mépris avec leurs yeux à fleur de tête : ― À quoi cela sert-il ? — Cela servait à sauver du froid, du givre, de la grêle, de la pluie, à garantir du vent d’hiver, à préserver du sommeil dans la boue qui donne la fièvre et du sommeil dans la neige qui donne la mort, un petit être sans père ni mère, sans pain, sans vêtements, sans asile. Cela servait à recueillir l’innocent que la société repoussait. Cela servait à diminuer la faute publique. C’était une tanière ouverte à celui auquel toutes les portes étaient fermées. Il semblait que le vieux mastodonte misérable, envahi par la vermine et par l’oubli, couvert de verrues, de moisissures et d’ulcères, chancelant, vermoulu, abandonné, condamné, espèce de mendiant colossal demandant en vain l’aumône d’un regard bienveillant au milieu du carrefour, avait eu pitié, lui, de cet autre mendiant, du pauvre pygmée qui s’en allait sans souliers aux pieds, sans plafond sur la tête, soufflant dans ses doigts, vêtu de chiffons, nourri de ce qu’on jette. Voilà à quoi servait l’éléphant de la Bastille. »

[…]

« ― Les bêtes avaient tout ça. Je le leur ai pris. Ça ne les a pas fâchées. Je leur ai dit : C’est pour l’éléphant. » [dit Gavroche.]


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« [La] soif de […] liberté […] change les précipices en fossés, les grilles de fer en claies d’osier, un cul-de-jatte en athlète, un podagre en oiseau, la stupidité en instinct, l’instinct en intelligence, et l’intelligence en génie […]. »

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Victor Hugo, Les Misérables, Tome IV : L’idylle rue Plumet et l’épopée rue Saint-Denis, 1862
Modifié en dernier par Kylian le 17 févr. 2020, 21:49, modifié 8 fois.
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par Kylian
#1312076
« Qu’est-ce que l’argot ? C’est tout à la fois la nation et l’idiome ; c’est le vol sous ses deux espèces, peuple et langue. »


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« Lorsqu’il s’agit de sonder une plaie, un gouffre ou une société, depuis quand est-ce un tort de descendre trop avant, d’aller au fond ? »


« Certes, aller chercher dans les bas-fonds de l’ordre social, là où la terre finit et où la boue commence, fouiller dans ces vagues épaisses, poursuivre, saisir et jeter tout palpitant sur le pavé cet idiome abject qui ruisselle de fange ainsi tiré au jour, ce vocabulaire pustuleux dont chaque mot semble un anneau immonde d’un monstre de la vase et des ténèbres, ce n’est ni une tâche attrayante ni une tâche aisée. Rien n’est plus lugubre que de contempler ainsi à nu, à la lumière de la pensée, le fourmillement effroyable de l’argot. Il semble en effet que ce soit une sorte d’horrible bête faite pour la nuit qu’on vient d’arracher de son cloaque. On croit voir une affreuse broussaille vivante et hérissée qui tressaille, se meut, s’agite, redemande l’ombre, menace et regarde. Tel mot ressemble à une griffe, tel autre à un œil éteint et sanglant ; telle phrase semble remuer comme une pince de crabe. Tout cela vit de cette vitalité hideuse des choses qui se sont organisées dans la désorganisation.

Maintenant, depuis quand l’horreur exclut-elle l’étude ? »


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« Car, il faut bien le dire à ceux qui l’ignorent, l’argot est tout ensemble un phénomène littéraire et un résultat social. Qu’est-ce que l’argot proprement dit ? L’argot est la langue de la misère. »


« Il y a l’argot des mijaurées comme il y a eu l’argot des précieuses. »


« Quant à nous, nous conservons à ce mot sa vieille acception précise, circonscrite et déterminée, et nous restreignons l’argot à l’argot. L’argot véritable, l’argot par excellence, si ces deux mots peuvent s’accoupler, l’immémorial argot qui était un royaume, n’est autre chose, nous le répétons, que la langue laide, inquiète, sournoise, traître, venimeuse, cruelle, louche, vile, profonde, fatale, de la misère. Il y a, à l’extrémité de tous les abaissements et de toutes les infortunes, une dernière misère qui se révolte et qui se décide à entrer en lutte contre l’ensemble des faits heureux et des droits régnants ; lutte affreuse où, tantôt rusée, tantôt violente, à la fois malsaine et féroce, elle attaque l’ordre social à coups d’épingle par le vice et à coups de massue par le crime. Pour les besoins de cette lutte, la misère a inventé une langue de combat qui est l’argot. »


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« Faire surnager et soutenir au-dessus de l’oubli, au-dessus du gouffre, ne fût-ce qu’un fragment d’une langue quelconque que l’Homme a parlée et qui se perdrait, c’est-à-dire un des éléments, bons ou mauvais, dont la civilisation se compose ou se complique, c’est étendre les données de l’observation sociale, c’est servir la civilisation même. »


« Certes, si la langue qu’a parlée une nation ou une province est digne d’intérêt, il est une chose plus digne encore d’attention et d’étude, c’est la langue qu’a parlée une misère.

C’est la langue qu’a parlée en France, par exemple, depuis plus de quatre siècles, non seulement une misère, mais la misère, toute la misère humaine possible. »


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« Et puis, nous y insistons, étudier les difformités et les infirmités sociales et les signaler pour les guérir, ce n’est point une besogne où le choix soit permis. L’historien des mœurs et des idées n’a pas une mission moins austère que l’historien des événements. Celui-ci a la surface de la civilisation, […] tout le dehors ; l’autre historien a l’intérieur, le fond, le peuple qui travaille, qui souffre et qui attend, la femme accablée, l’enfant qui agonise, les guerres sourdes d’homme à homme, les férocités obscures, les préjugés, les iniquités convenues, les contre-coups souterrains de la loi, les évolutions secrètes des âmes, les tressaillements indistincts des multitudes, les meurt-de-faim, les va-nu-pieds, les bras-nus, les déshérités, les orphelins, les malheureux et les infâmes, toutes les larves qui errent dans l’obscurité. Il faut qu’il descende, le cœur plein de charité et de sévérité à la fois, comme un frère et comme un juge, jusqu’à ces casemates impénétrables où rampent pêle-mêle ceux qui saignent et ceux qui frappent, ceux qui pleurent et ceux qui maudissent, ceux qui jeûnent et ceux qui dévorent, ceux qui endurent le mal et ceux qui le font. Ces historiens des cœurs et des âmes ont-ils des devoirs moindres que les historiens des faits extérieurs ? […] Le dessous de la civilisation, pour être plus profond et plus sombre, est-il moins important que le dessus ? »


« Nul n’est bon historien de la vie patente, visible, éclatante et publique des peuples s’il n’est en même temps, dans une certaine mesure, historien de leur vie profonde et cachée ; et nul n’est bon historien du dedans s’il ne sait être, toutes les fois que besoin est, historien du dehors. L’histoire des mœurs et des idées pénètre l’histoire des événements, et réciproquement. Ce sont deux ordres de faits différents qui se répondent, qui s’enchaînent toujours et s’engendrent souvent. Tous les linéaments que la providence trace à la surface d’une nation ont leurs parallèles sombres, mais distincts, dans le fond, et toutes les convulsions du fond produisent des soulèvements à la surface. La vraie histoire étant mêlée à tout, le véritable historien se mêle de tout. »


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« L’argot n’est autre chose qu’un vestiaire où la langue, ayant quelque mauvaise action à faire, se déguise. Elle s’y revêt de mots masques et de métaphores haillons.
De la sorte elle devient horrible.
On a peine à la reconnaître. Est-ce bien la langue française, la grande langue humaine ? La voilà prête à entrer en scène et à donner au crime la réplique, et propre à tous les emplois du répertoire du mal. Elle ne marche plus, elle clopine ; elle boite sur la béquille de la Cour des miracles, béquille métamorphosable en massue ; elle se nomme truanderie ; tous les spectres, ses habilleurs, l’ont grimée ; elle se traîne et se dresse, double allure du reptile. Elle est apte à tous les rôles désormais, faite louche par le faussaire, vert-de-grisée par l’empoisonneur, charbonnée de la suie de l’incendiaire ; et le meurtrier lui met son rouge. »


« On perçoit, sans le comprendre, un murmure hideux, sonnant presque comme l’accent humain, mais plus voisin du hurlement que de la parole. C’est l’argot. Les mots sont difformes, et empreints d’on ne sait quelle bestialité fantastique. On croit entendre des hydres parler.

C’est l’inintelligible dans le ténébreux. Cela grince et cela chuchote, complétant le crépuscule par l’énigme. Il fait noir dans le malheur, il fait plus noir encore dans le crime ; ces deux noirceurs amalgamées composent l’argot. Obscurité dans l’atmosphère, obscurité dans les actes, obscurité dans les voix. Épouvantable langue crapaude qui va, vient, sautèle, rampe, bave, et se meut monstrueusement dans cette immense brume grise faite de pluie, de nuit, de faim, de vice, de mensonge, d’injustice, de nudité, d’asphyxie et d’hiver, plein midi des misérables. »


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« Les esprits réfléchis usent peu de cette locution : les heureux et les malheureux. Dans ce monde, vestibule d’un autre évidemment, il n’y a pas d’heureux.

La vraie division humaine est celle-ci : les lumineux et les ténébreux.

Diminuer le nombre des ténébreux, augmenter le nombre des lumineux, voilà le but. C’est pourquoi nous crions : enseignement ! science !

Apprendre à lire, c’est allumer du feu ; toute syllabe épelée étincelle.

Du reste qui dit lumière ne dit pas nécessairement joie. On souffre dans la lumière ; l’excès brûle. La flamme est ennemie de l’aile. Brûler sans cesser de voler, c’est là le prodige du génie.

Quand vous connaîtrez et quand vous aimerez, vous souffrirez encore. Le jour naît en larmes. Les lumineux pleurent, ne fût-ce que sur les ténébreux. »


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« L’argot, c’est la langue des ténébreux.

La pensée est émue dans ses plus sombres profondeurs, la philosophie sociale est sollicitée à ses méditations les plus poignantes, en présence de cet énigmatique dialecte à la fois flétri et révolté. C’est là qu’il y a du châtiment visible. Chaque syllabe y a l’air marquée. Les mots de la langue vulgaire y apparaissent comme froncés et racornis sous le fer rouge du bourreau. Quelques-uns semblent fumer encore. Telle phrase vous fait l’effet de l’épaule fleurdelysée d’un voleur brusquement mise à nu. L’idée refuse presque de se laisser exprimer par ces substantifs repris de justice. La métaphore y est parfois si effrontée qu’on sent qu’elle a été au carcan.

Du reste, malgré tout cela et à cause de tout cela, ce patois étrange a de droit son compartiment dans ce grand casier impartial où il y a place pour le liard oxydé comme pour la médaille d’or, et qu’on nomme la littérature. L’argot, qu’on y consente ou non, a sa syntaxe et sa poésie. C’est une langue. Si, à la difformité de certains vocables, on reconnaît qu’elle a été mâchée par Mandrin, à la splendeur de certaines métonymies, on sent que Villon l’a parlée.

Ce vers si exquis et si célèbre :

Mais où sont les neiges d’antan ?

est un vers d’argot. »


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« Au point de vue purement littéraire, peu d’études seraient plus curieuses et plus fécondes que celle de l’argot. C’est toute une langue dans la langue, une sorte d’excroissance maladive, une greffe malsaine qui a produit une végétation, un parasite qui a ses racines dans le vieux tronc gaulois et dont le feuillage sinistre rampe sur tout un côté de la langue. Ceci est ce qu’on pourrait appeler le premier aspect, l’aspect vulgaire de l’argot. Mais, pour ceux qui étudient la langue ainsi qu’il faut l’étudier, c’est-à-dire comme les géologues étudient la terre, l’argot apparaît comme une véritable alluvion. Selon qu’on y creuse plus ou moins avant, on trouve dans l’argot, au-dessous du vieux français populaire, le provençal, l’espagnol, de l’italien, du levantin, cette langue des ports de la Méditerranée, de l’anglais et de l’allemand, du roman dans ses trois variétés, roman français, roman italien, roman roman, du latin, enfin du basque et du celte. Formation profonde et bizarre. Édifice souterrain bâti en commun par tous les misérables. Chaque race maudite a déposé sa couche, chaque souffrance a laissé tomber sa pierre, chaque cœur a donné son caillou. Une foule d’âmes mauvaises, basses ou irritées, qui ont traversé la vie et sont allées s’évanouir dans l’éternité, sont là presque entières et en quelque sorte visibles encore sous la forme d’un mot monstrueux. »


« Rien n’est plus étrange que ces mots qui masquent et qui montrent. Quelques-uns, le rabouin par exemple, sont en même temps grotesques et terribles, et vous font l’effet d’une grimace cyclopéenne. »


« Le propre d’une langue qui veut tout dire et tout cacher, c’est d’abonder en figures. […] Aucun idiome n’est plus métaphorique que l’argot. — Dévisser le coco, tordre le cou, […] — être gerbé, être jugé […]. […] Certaines phrases d’argot […] ressemblent à des fantasmagories. — Les sorgueurs vont sollicer des gails à la lune (les rôdeurs vont voler des chevaux la nuit). ― Cela passe devant l’esprit comme un groupe de spectres. On ne sait ce qu’on voit. »


« L’argot vit sur la langue. Il en use à sa fantaisie, il y puise au hasard, et il se borne souvent, quand le besoin surgit, à la dénaturer sommairement et grossièrement. Parfois, avec les mots usuels ainsi déformés, et compliqués de mots d’argot pur, il compose des locutions pittoresques où l’on sent le mélange des deux éléments précédents, la création directe et la métaphore : […] — Le dab est sinve, la dabuge est merloussière, la fée est bative, le bourgeois est bête, la bourgeoise est rusée, la fille est jolie. — Le plus souvent, afin de dérouter les écouteurs, l’argot se borne à ajouter indistinctement à tous les mots de la langue une sorte de queue ignoble, une terminaison en aille, en orgue, en iergue, ou en uche. »


« L’argot étant l’idiome de la corruption, se corrompt vite. En outre, comme il cherche toujours à se dérober, sitôt qu’il se sent compris, il se transforme. […] Aussi l’argot va-t-il se décomposant et se recomposant sans cesse ; travail obscur et rapide qui ne s’arrête jamais. Il fait plus de chemin en dix ans que la langue en dix siècles. Ainsi […] les gens de police sont des railles, puis des roussins, puis des rousses, puis des marchands de lacets, puis des coqueurs, puis des cognes […]. Tous les mots de cette langue sont perpétuellement en fuite comme les hommes qui les prononcent. »


« Cependant, de temps en temps, et à cause de ce mouvement même, l’ancien argot reparaît et redevient nouveau. Il a ses chefs-lieux où il se maintient. Le Temple conservait l’argot du dix-septième siècle ; Bicêtre, lorsqu’il était prison, conservait l’argot de Thunes. […] Mais le mouvement perpétuel n’en reste pas moins la loi. »


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« Si le philosophe parvient à fixer un moment, pour l’observer, cette langue qui s’évapore sans cesse, il tombe dans de douloureuses et utiles méditations. Aucune étude n’est plus efficace et plus féconde en enseignements. Pas une métaphore, pas une étymologie de l’argot qui ne contienne une leçon. — Parmi ces hommes, battre veut dire feindre ; on bat une maladie ; la ruse est leur force. »


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« Pour eux l’idée de l’homme ne se sépare pas de l’idée de l’ombre. La nuit se dit la sorgue ; l’homme, l’orgue. L’homme est un dérivé de la nuit.

Ils ont pris l’habitude de considérer la société comme une atmosphère qui les tue, comme une force fatale, et ils parlent de leur liberté comme on parlerait de sa santé. Un homme arrêté est un malade ; un homme condamné est un mort. »


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« Dans ce lieu funèbre, c’est toujours sous son aspect le plus riant que la vie extérieure apparaît. Le prisonnier a des fers aux pieds ; vous croyez peut-être qu’il songe que c’est avec les pieds qu’on marche ? non, il songe que c’est avec les pieds qu’on danse ; aussi, qu’il parvienne à scier ses fers, sa première idée est que maintenant il peut danser, et il appelle la scie un bastringue. […] »


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« Il y avait au Châtelet de Paris une grande cave longue. […] C’était l’antichambre des galères. […] Dans ce sépulcre enfer, que faisaient-ils ? Ce qu’on peut faire dans un sépulcre, ils agonisaient, et ce qu’on peut faire dans un enfer, ils chantaient. Car où il n’y a plus l’espérance, le chant reste. […] Le pauvre braconnier Survincent qui avait traversé la prison-cave du Châtelet disait : Ce sont les rimes qui m’ont soutenu. Inutilité de la poésie. À quoi bon la rime ? C’est dans cette cave que sont nées presque toutes les chansons d’argot. […] La plupart de ces chansons sont lugubres ; quelques-unes sont gaies ; une est tendre :

Icicaille est le théâtre
Du petit dardant
*

[* Archer. Cupidon.]


Vous aurez beau faire, vous n’anéantirez pas cet éternel reste du cœur de l’Homme, l’amour. »


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« Dans ce monde des actions sombres, on se garde le secret. Le secret, c’est la chose de tous. Le secret, pour ces misérables, c’est l’unité qui sert de base à l’union. Rompre le secret, c’est arracher à chaque membre de cette communauté farouche quelque chose de lui-même. Dénoncer, dans l’énergique langue d’argot, cela se dit : manger le morceau. Comme si le dénonciateur tirait à lui un peu de la substance de tous et se nourrissait d’un morceau de la chair de chacun. »


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« L’argot, c’est le verbe devenu forçat. »


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« […] l’argot tout entier […] est pénétré de ce sombre esprit symbolique qui donne à tous les mots tantôt une allure dolente, tantôt un air menaçant. […] Tous les chants […] étaient humbles et lamentables à pleurer. Le pègre s’appelle le pauvre pègre, et il est toujours le lièvre qui se cache, la souris qui se sauve, l’oiseau qui s’enfuit. »


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« Vers le milieu du dernier siècle, un changement se fit. Les chants de prisons, les ritournelles de voleurs prirent, pour ainsi parler, un geste insolent et jovial. Le plaintif maluré fut remplacé par larifla. On retrouve au dix-huitième siècle, dans presque toutes les chansons des galères, des bagnes et des chiourmes, une gaîté diabolique et énigmatique. On y entend ce refrain strident et sautant qu’on dirait éclairé d’une lueur phosphorescente et qui semble jeté dans la forêt par un feu follet jouant du fifre :

Mirlababi surlababo,
Mirliton ribon ribette,
Surlababi mirlababo,
Mirliton ribon ribo
.

[…] Les voilà presque gaies. Une sorte de lumière légère sort de ces misérables comme si la conscience ne leur pesait plus. »


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« Les encyclopédistes, Diderot en tête, les physiocrates, Turgot en tête, les philosophes, Voltaire en tête, les utopistes, Rousseau en tête, ce sont là quatre légions sacrées. […] Ce sont les quatre avant-gardes du genre humain allant aux quatre points cardinaux du progrès, Diderot vers le beau, Turgot vers l’utile, Voltaire vers le vrai, Rousseau vers le juste. Mais, à côté et au-dessous des philosophes, il y avait les sophistes, végétation vénéneuse mêlée à la croissance salubre, ciguë dans la forêt vierge. […] Parfois c’est l’obscurité même d’un fait qui est son danger. Il est obscur parce qu’il est souterrain. »


[…]


« La souffrance engendre la colère ; et tandis que les classes prospères s’aveuglent, ou s’endorment, ce qui est toujours fermer les yeux, la haine des classes malheureuses allume sa torche à quelque esprit chagrin ou mal fait qui rêve dans un coin, et elle se met à examiner la société. L’examen de la haine, chose terrible ! »


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« On peut dire [de la Révolution française] qu’elle a créé l’Homme une deuxième fois, en lui donnant une seconde âme, le droit.


[…]


Le sens révolutionnaire est un sens moral. Le sentiment du droit, développé, développe le sentiment du devoir. La loi de tous, c’est la liberté, qui finit où commence la liberté d’autrui, selon l’admirable définition de Robespierre. Depuis 89, le peuple tout entier se dilate dans l’individu sublimé […]. »


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« Plaignons, à l’égal des estomacs, les esprits qui ne mangent pas. »


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« L’idéal est effrayant à voir ainsi perdu dans les profondeurs, petit, isolé, imperceptible, brillant, mais entouré de toutes ces grandes menaces noires monstrueusement amoncelées autour de lui ; pourtant pas plus en danger qu’une étoile dans les gueules des nuages. »


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Victor Hugo, Les Misérables, Tome IV : L’idylle rue Plumet et l’épopée rue Saint-Denis, 1862
Modifié en dernier par Kylian le 17 févr. 2020, 18:24, modifié 6 fois.
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par Kylian
#1312102
« L’amour, à cette hauteur où il est absolu, se complique d’on ne sait quel céleste aveuglement de la pudeur. Mais que de dangers vous courez, ô nobles âmes ! Souvent, vous donnez le cœur, nous prenons le corps. Votre cœur vous reste, et vous le regardez dans l’ombre en frémissant. »


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« Tant que dura le mois de mai de cette année 1832, il y eut là, toutes les nuits, dans ce pauvre jardin sauvage, sous cette broussaille chaque jour plus odorante et plus épaissie, deux êtres composés de toutes les chastetés et de toutes les innocences, débordant de toutes les félicités du ciel, plus voisins des archanges que des Hommes, purs, honnêtes, enivrés, rayonnants, qui resplendissaient l’un pour l’autre dans les ténèbres. […] Marius sentait une barrière, la pureté de Cosette, et Cosette sentait un appui, la loyauté de Marius. […] Ils vivaient dans ce ravissant état qu’on pourrait appeler l’éblouissement d’une âme par une âme. […] Deux cygnes se rencontrant sur la Jungfrau.


[…]


Que se passait-il entre ces deux êtres ? Rien. Ils s’adoraient.


La nuit, quand ils étaient là, ce jardin semblait un lieu vivant et sacré. Toutes les fleurs s’ouvraient autour d’eux et leur envoyaient de l’encens ; eux, ils ouvraient leurs âmes et les répandaient dans les fleurs. La végétation lascive et vigoureuse tressaillait pleine de sève et d’ivresse autour de ces deux innocents, et ils disaient des paroles d’amour dont les arbres frissonnaient.


Qu’étaient-ce que ces paroles ? Des souffles. Rien de plus. Ces souffles suffisaient pour troubler et pour émouvoir toute cette nature. […] Otez à ces murmures de deux amants cette mélodie qui sort de l’âme et qui les accompagne comme une lyre, ce qui reste n’est plus qu’une ombre ; vous dites : Quoi ! ce n’est que cela ! Eh oui, des enfantillages, des redites, des rires pour rien, des inutilités, des niaiseries, tout ce qu’il y a au monde de plus sublime et de plus profond ! les seules choses qui vaillent la peine d’être dites et d’être écoutées !


[…]


Cosette disait à Marius :
― Sais-tu ? ...
[…]
― Sais-tu ? Je m’appelle Euphrasie.

― Euphrasie ? Mais non, tu t’appelles Cosette.

― […] Mais mon vrai nom est Euphrasie. Est-ce que tu n’aimes pas ce nom-là, Euphrasie ?

― Si... ― Mais Cosette n’est pas vilain.

― Est-ce que tu l’aimes mieux qu’Euphrasie ?

― Mais... ― oui.

― Alors je l’aime mieux aussi. C’est vrai, c’est joli, Cosette. Appelle-moi Cosette.
Et le sourire qu’elle ajoutait faisait de ce dialogue une idylle digne d’un bois qui serait dans le ciel.


Une autre fois elle le regardait fixement et s’écriait :
― Monsieur, vous êtes beau, vous êtes joli, vous avez de l’esprit, vous n’êtes pas bête du tout, vous êtes bien plus savant que moi, mais je vous défie à ce mot-là : je t’aime !

Et Marius, en plein azur, croyait entendre une strophe chantée par une étoile.

Chaque fois que le vent souffle, il emporte plus de rêves de l’homme que de nuées du ciel.


[…] C’était ce qui se dit dans la grotte, prélude de ce qui se dira dans l’alcôve ; une effusion lyrique, la strophe et le sonnet mêlés, les gentilles hyperboles du roucoulement, tous les raffinements de l’adoration arrangés en bouquet et exhalant un subtil parfum céleste, un ineffable gazouillement de cœur à cœur.


― Oh ! murmurait Marius, que tu es belle ! Je n’ose pas te regarder. C’est ce qui fait que je te contemple. Tu es une grâce. Je ne sais pas ce que j’ai. […] Et puis quelle lueur enchantée quand ta pensée s’entr’ouvre ! Tu parles raison étonnamment. Il me semble par moments que tu es un songe. Parle, je t’écoute, je t’admire. O Cosette ! Comme c’est étrange et charmant ! Je suis vraiment fou. Vous êtes adorable, mademoiselle. J’étudie tes pieds au microscope et ton âme au télescope.

Et Cosette répondait :
― Je t’aime un peu plus de tout le temps qui s’est écoulé depuis ce matin.


Toute la personne de Cosette était naïveté, ingénuité, transparence, blancheur, candeur, rayon. On eût pu dire de Cosette qu’elle était claire. […]

[…] Son babil était de la conversation. Elle ne se trompait sur rien, et voyait juste. […] Personne ne sait comme une femme dire des choses à la fois douces et profondes. La douceur et la profondeur, c’est là toute la femme ; c’est là tout le ciel.


En cette pleine félicité, il leur venait à chaque instant des larmes aux yeux. Une bête à bon Dieu écrasée, une plume tombée d’un nid, une branche d’aubépine cassée, les apitoyait, et leur extase, doucement noyée de mélancolie, semblait ne demander pas mieux que de pleurer. Le plus souverain symptôme de l’amour, c’est un attendrissement parfois presque insupportable.


[…] Le permanent et l’immuable subsistent. On s’aime, on se sourit, on se rit, on se fait des petites moues avec le bout des lèvres, on s’entrelace les doigts des mains, on se tutoie, et cela n’empêche pas l’éternité. Deux amants se cachent dans le soir, dans le crépuscule, dans l’invisible, avec les oiseaux, avec les roses, ils se fascinent l’un l’autre dans l’ombre avec leurs cœurs qu’ils mettent dans leurs yeux, ils murmurent, ils chuchotent, et pendant ce temps-là d’immenses balancements d’astres emplissent l’infini. »


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« Aimer remplace presque penser. L’amour est un ardent oubli du reste. Demandez donc de la logique à la passion. Il n’y a pas plus d’enchaînement logique absolu dans le cœur humain qu’il n’y a de figure géométrique parfaite dans la mécanique céleste. »


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« Les yeux fermés, c’est la meilleure manière de regarder l’âme. »


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« Puretés limpides. Heures toutes blanches ; presque toutes pareilles. Ce genre d’amours-là est une collection de feuilles de lys et de plumes de colombe. »


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« ― Mon cher, tu me fais l’effet pour le moment d’être situé dans la lune, royaume du rêve, province de l’illusion, capitale Bulle de Savon. Voyons, sois bon enfant, comment s’appelle-t-elle ? »


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« Se taire ensemble ; douceur plus grande encore que causer. »


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« Le sourire d’une femme qu’on aime a une clarté qu’on voit la nuit. »


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« Et sans se l’être dit, mus par la même pensée, entraînés par ces courants électriques qui mettent deux amants en communication continuelle, tous deux enivrés de volupté jusque dans leur douleur, ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, sans s’apercevoir que leurs lèvres s’étaient jointes pendant que leurs regards levés, débordant d’extase et pleins de larmes, contemplaient les étoiles. »



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« — Ce n’était pas la mort qui lui était insupportable, c’était l’idée que peut-être il ne reverrait plus Marius. Ne plus revoir Marius, ceci n’était pas même entré un instant dans son cerveau jusqu’à ce jour ; à présent cette idée commençait à lui apparaître, et le glaçait. L’absence, comme il arrive toujours dans les sentiments naturels et vrais, n’avait fait qu’accroître son amour de grand-père […]. C’est dans les nuits de décembre, par dix degrés de froid, qu’on pense le plus au soleil. M. Gillenormand était, ou se croyait, par-dessus tout incapable de faire un pas […] ; ― je crèverai plutôt, disait-il. Il ne se trouvait aucun tort, mais il ne songeait à Marius qu’avec un attendrissement profond et le muet désespoir d’un vieux bonhomme qui s’en va dans les ténèbres. »


[…]


« Le vide du cœur ne s’accommode point d’un bouche-trou. »


[…]


« Le père Gillenormand […] en était à ce point où l’on cherche à prendre son parti et à accepter ce qui déchire. Il était en train de s’expliquer qu’il n’y avait maintenant plus de raison pour que Marius revînt, que s’il avait dû revenir, il l’aurait déjà fait, qu’il fallait y renoncer. Il essayait de s’habituer à l’idée que c’était fini, et qu’il mourrait sans revoir « ce monsieur ».


Au plus profond de cette rêverie, son vieux domestique, Basque, entra et demanda :
― Monsieur peut-il recevoir monsieur Marius ?

Le vieillard se dressa sur son séant, blême et pareil à un cadavre qui se lève sous une secousse galvanique. Tout son sang avait reflué à son cœur.
Il bégaya :
― Monsieur Marius quoi ?

Le père Gillenormand, hébété de stupeur et de joie, resta quelques instants sans voir autre chose qu’une clarté comme lorsqu’on est devant une apparition. Il était prêt à défaillir ; il apercevait Marius à travers un éblouissement. C’était bien lui, c’était bien Marius !


Enfin ! après quatre ans ! […] Il eut envie d’ouvrir les bras, de l’appeler, de se précipiter, ses entrailles se fondirent en ravissement, les paroles affectueuses le gonflaient et débordaient de sa poitrine ; enfin toute cette tendresse se fit jour et lui arriva aux lèvres, et, par le contraste qui était le fond de sa nature, il en sortit une dureté.

[…]

M. Gillenormand eût voulu que Marius se jetât dans ses bras. Il fut mécontent de Marius et de lui-même. Il sentit qu’il était brusque et que Marius était froid. C’était pour le bonhomme une insupportable et irritante anxiété de se sentir si tendre et si éploré au dedans et de ne pouvoir être que dur au dehors.


[…]


― Il y a cinq ans, vous avez outragé mon père ; aujourd’hui, vous outragez ma femme. Je ne vous demande plus rien, monsieur. Adieu [dit Marius].

Le père Gillenormand, stupéfait, ouvrit la bouche, étendit les bras, essaya de se lever, et avant qu’il eût pu prononcer un mot, la porte s’était refermée et Marius avait disparu.

Le vieillard resta quelques instants immobile et comme foudroyé, sans pouvoir parler ni respirer, comme si un poing fermé lui serrait le gosier.

Enfin il s’arracha de son fauteuil, courut à la porte […], l’ouvrit, et cria :
― Au secours ! Au secours !

Sa fille parut, puis les domestiques. Il reprit avec un râle lamentable :
― Courez après lui ! Rattrapez-le ! Qu’est-ce que je lui ai fait ? Il est fou ! Il s’en va ! Ah ! Mon Dieu ! Ah ! Mon Dieu ! Cette fois il ne reviendra plus !

Il alla à la fenêtre […] et cria :
― Marius ! Marius ! Marius ! Marius !

Mais Marius ne pouvait déjà plus entendre […].

L’octogénaire porta deux ou trois fois ses deux mains à ses tempes avec une expression d’angoisse, recula en chancelant et s’affaissa sur un fauteuil, sans pouls, sans voix, sans larmes, branlant la tête et agitant les lèvres d’un air stupide, n’ayant plus rien dans les yeux et dans le cœur que quelque chose de morne et de profond qui ressemblait à la nuit. »



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« Il y a des moments où l’on a une fournaise sous le crâne. »


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« Ces minutes où l’on vit des siècles ont toujours cela de souverain et d’admirable qu’au moment où elles passent elles emplissent entièrement le cœur. »


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« ― Elle m’attend là, dit [Marius]. — Cosette n’y était pas. […]

Il fit le tour du jardin, le jardin était désert. Alors il revint à la maison, et, insensé d’amour, ivre, épouvanté, exaspéré de douleur et d’inquiétude, […] il frappa aux volets. Il frappa, il frappa encore […]. ― Cosette ! cria-t-il. Cosette ! répéta-t-il impérieusement. On ne répondit pas. C’était fini. Personne dans le jardin ; personne dans la maison.

Marius fixa ses yeux désespérés sur cette maison lugubre, aussi noire, aussi silencieuse et plus vide qu’une tombe. Il regarda le banc de pierre où il avait passé tant d’adorables heures près de Cosette. Alors […] il se dit que, puisque Cosette était partie, il n’avait plus qu’à mourir. »



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« La misère d’un enfant intéresse une mère, la misère d’un jeune homme intéresse une jeune fille, la misère d’un vieillard n’intéresse personne. C’est de toutes les détresses la plus froide. Cependant le père Mabeuf n’avait pas entièrement perdu sa sérénité d’enfant. Sa prunelle prenait quelque vivacité lorsqu’elle se fixait sur ses livres […]. »

« M. Mabeuf ouvrit sa bibliothèque, regarda longtemps tous ses livres l’un après l’autre, comme un père, obligé de décimer ses enfants, les regarderait avant de choisir, puis en prit un vivement, le mit sous son bras, et sortit. Il rentra deux heures après n’ayant plus rien sous le bras, posa trente sous sur la table et dit :
― Vous ferez à dîner.

À partir de ce moment, la mère Plutarque vit s’abaisser sur le candide visage du vieillard un voile sombre qui ne se releva plus.

Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, il fallut recommencer […]. Volume à volume, toute la bibliothèque y passait. Il disait par moments : J’ai pourtant quatre-vingts ans, comme s’il avait je ne sais quelle arrière-espérance d’arriver à la fin de ses jours avant d’arriver à la fin de ses livres. Sa tristesse croissait. »



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« De quoi se compose l’émeute ? De rien et de tout. D’une électricité dégagée peu à peu, d’une flamme subitement jaillie, d’une force qui erre, d’un souffle qui passe. Ce souffle rencontre des têtes qui parlent, des cerveaux qui rêvent, des âmes qui souffrent, des passions qui brûlent, des misères qui hurlent, et les emporte.
Où ?
Au hasard. »


[…]


« Les convictions irritées, les enthousiasmes aigris, les indignations émues, les instincts de guerre comprimés, les jeunes courages exaltés, les aveuglements généreux ; la curiosité, le goût du changement, la soif de l’inattendu […] ; les haines vagues, les rancunes, les désappointements, toute vanité qui croit que la destinée lui a fait faillite ; les malaises, les songes creux, les ambitions entourées d’escarpements, quiconque espère d’un écroulement une issue ; enfin, au plus bas, la tourbe, cette boue qui prend feu, tels sont les éléments de l’émeute. »


« Quiconque a dans l’âme une révolte secrète […] confine à l’émeute, et, dès qu’elle paraît, commence à frissonner et à se sentir soulevé par le tourbillon. »


« L’émeute est une sorte de trombe de l’atmosphère sociale qui se forme brusquement dans de certaines conditions de température, et qui, dans son tournoiement, monte, court, tonne, arrache, rase, écrase, démolit, déracine, entraînant avec elle les grandes natures et les chétives, l’homme fort et l’esprit faible, le tronc d’arbre et le brin de paille.

Malheur à celui qu’elle emporte comme à celui qu’elle vient heurter ! Elle les brise l’un contre l’autre.

Elle communique à ceux qu’elle saisit on ne sait quelle puissance extraordinaire. »


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« Levez-vous, soit, mais pour grandir. […] Toute autre levée est mauvaise. »


[…]


« […] si l’insurrection, dans des cas donnés, peut être, comme a dit Lafayette, le plus saint des devoirs, l’émeute peut être le plus fatal des attentats. »


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« Parole enchaînée, c’est parole terrible. L’écrivain double et triple son style quand le silence est imposé par un maître au peuple. »


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« L’honnêteté d’un grand cœur, condensée en justice et en vérité, foudroie. »


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« Nourrir le peuple est un bon but, le massacrer est un mauvais moyen. »


« Toutes les protestations armées, même les plus légitimes, […] débutent par le même trouble. Avant que le droit se dégage, il y a tumulte et écume. »


« […] qu’est-ce pour l’histoire que le mouvement de juin 1832 ? […]
C’est une insurrection. »


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« Il y a de certaines agitations qui remuent le fond des marais et qui font monter dans l’eau des nuages de boue. »


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« Ces vieux matelots-là […] sont tout désorientés en présence de cette immense écume qu’on appelle la colère publique. Le vent des révolutions n’est pas maniable. »



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« […] l’enfant […] brandissait son pistolet et […] chantait :

La nuit on ne voit rien,
Le jour on voit très bien,
D’un écrit apocryphe
Le bourgeois s’ébouriffe,
Pratiquez la vertu,
Tutu chapeau pointu !


C’était le petit Gavroche qui s’en allait en guerre. »


[…]


« Gavroche était un gamin de lettres. »


[…]


« L’agitation d’un pistolet sans chien qu’on tient à la main en pleine rue est une telle fonction publique que Gavroche sentait croître sa verve à chaque pas. Il criait, parmi des bribes de la Marseillaise qu’il chantait :

― Tout va bien. Je souffre beaucoup de la patte gauche, je me suis cassé mon rhumatisme, mais je suis content, citoyens. Les bourgeois n’ont qu’à se bien tenir, je vas leur éternuer des couplets subversifs. Qu’est-ce que c’est que les mouchards ? c’est des chiens. Nom d’unch ! ne manquons pas de respect aux chiens. Avec ça que je voudrais bien en avoir un à mon pistolet. Je viens du boulevard, mes amis, ça chauffe, ça jette un petit bouillon, ça mijote. Il est temps d’écumer le pot. En avant les hommes ! qu’un sang impur inonde les sillons ! Je donne mes jours pour la patrie, je ne reverrai plus ma concubine, n-i-ni, fini, oui, Nini ! mais c’est égal, vive la joie ! Battons-nous, crebleu ! j’en ai assez du despotisme. »


[…]


Le petit Gavroche marchait en avant avec ce chant à tue-tête qui faisait de lui une espèce de clairon. Il chantait :

Voici la lune qui paraît,
Quand irons-nous dans la forêt ?
Demandait Chariot à Charlotte.
Tou tou tou
Pour Chatou.
Je n’ai qu’un Dieu, qu’un roi, qu’un liard et qu’une botte.
Pour avoir bu de grand matin
La rosée à même le thym,
Deux moineaux étaient en ribote.
Zi zi zi
Pour Passy.
Je n’ai qu’un Dieu, qu’un roi, qu’un liard et qu’une botte.
Et ces deux pauvres petits loups
Comme deux grives étaient soûls ;
Un tigre en riait dans sa grotte.
Don don don
Pour Meudon.
Je n’ai qu’un Dieu, qu’un roi, qu’un liard et qu’une botte.
L’un jurait et l’autre sacrait.
Quand irons-nous dans la forêt ?
Demandait Chariot à Charlotte.
Tin tin tin
Pour Pantin.
Je n’ai qu’un Dieu, qu’un roi, qu’un liard et qu’une botte.



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« Cela fait que nous faisons bon ménage, mon habit et moi. Il a pris tous mes plis, il ne me gêne en rien, il s’est moulé sur mes difformités, il est complaisant à tous mes mouvements ; je ne le sens que parce qu’il me tient chaud. Les vieux habits, c’est la même chose que les vieux amis. »


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[Grantaire :] « Ah ! il n’y a pas de morale sur la terre, j’en atteste le myrte, symbole de l’amour, le laurier, symbole de la guerre, l’olivier, ce bêta, symbole de la paix, le pommier, qui a failli étrangler Adam avec son pépin, et le figuier, grand-père des jupons.

[…]

Oui, me revoilà triste ! Ce que c’est que d’avaler une huître et une révolution de travers ! Je redeviens lugubre. Oh ! l’affreux vieux monde ! On s’y évertue, on s’y destitue, on s’y prostitue, on s’y tue, on s’y habitue ! »


« ― À propos de révolution, dit Joly, il paraît que décidébent Barius est aboureux.

― Sait-on de qui ? demanda Laigle.

― Don.

― Non ?

― Don ! je te dis.

― Les amours de Marius ! s’écria Grantaire. Je vois ça d’ici. Marius est un brouillard, et il aura trouvé une vapeur. Marius est de la race poëte. Qui dit poëte, dit fou. Tymbrœus Apollo. Marius et sa Marie, ou sa Maria, ou sa Mariette, ou sa Marion, cela doit faire de drôles d’amants. Je me rends compte de ce que cela est. Des extases où l’on oublie le baiser. Chastes sur la terre, mais s’accouplant dans l’infini. Ce sont des âmes qui ont des sens. Ils couchent ensemble dans les étoiles. »


[…]


« L’enfant parti, Grantaire prit la parole :

― Ceci est le gamin pur. Il y a beaucoup de variétés dans le genre gamin. Le gamin notaire s’appelle saute-ruisseau, le gamin cuisinier s’appelle marmiton, le gamin boulanger s’appelle mitron, le gamin laquais s’appelle groom, le gamin marin s’appelle mousse, le gamin soldat s’appelle tapin, le gamin peintre s’appelle rapin, le gamin négociant s’appelle trottin, le gamin courtisan s’appelle menin, le gamin roi s’appelle dauphin, le gamin dieu s’appelle bambino. »


[…]


« Quant à Grantaire, depuis midi, il avait dépassé le vin, médiocre source de rêves. Le vin, près des ivrognes sérieux, n’a qu’un succès d’estime. Il y a, en fait d’ébriété, la magie noire et la magie blanche ; le vin n’est que la magie blanche. Grantaire était un aventureux buveur de songes. La noirceur d’une ivresse redoutable entr’ouverte devant lui, loin de l’arrêter, l’attirait. Il avait laissé là les bouteilles et pris la chope. La chope, c’est le gouffre. N’ayant sous la main ni opium, ni haschich, et voulant s’emplir le cerveau de crépuscule, il avait eu recours à cet effrayant mélange d’eau-de-vie, de stout et d’absinthe qui produit des léthargies si terribles. C’est de ces trois vapeurs, bière, eau-de-vie, absinthe, qu’est fait le plomb de l’âme. Ce sont trois ténèbres ; le papillon céleste s’y noie ; et il s’y forme, dans une fumée membraneuse vaguement condensée en aile de chauve-souris, trois furies muettes, le cauchemar, la nuit, la mort, voletant au-dessus de Psyché endormie.

Grantaire n’en était point encore à cette phase lugubre ; loin de là. Il était prodigieusement gai, et Bossuet et Joly lui donnaient la réplique. Ils trinquaient. »


[…]


« Bossuet gris avait eu le coup d’œil d’Annibal à jeun. »


[…]


« Joly, qui s’était mis à la fenêtre, cria :
― Courfeyrac, tu aurais dû prendre un parapluie. Tu vas t’enrhuber. »


[…]


« Oh ! si les bons cœurs avaient les grosses bourses ! comme tout irait mieux ! » [dit Grantaire.]


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« Les grands périls ont cela de beau qu’ils mettent en lumière la fraternité des inconnus. »


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« Gavroche, complètement envolé et radieux, s’était chargé de la mise en train. Il allait, venait, montait, descendait, remontait, bruissait, étincelait. Il semblait être là pour l’encouragement de tous. Avait-il un aiguillon ? Oui certes, sa misère ; avait-il des ailes ? Oui certes, sa joie. Gavroche était un tourbillonnement. On le voyait sans cesse, on l’entendait toujours. Il remplissait l’air, étant partout à la fois. […] Il gênait les flâneurs, il excitait les paresseux, il ranimait les fatigués, il impatientait les pensifs, mettait les uns en gaîté, les autres en haleine, les autres en colère, tous en mouvement, piquait un étudiant, mordait un ouvrier ; se posait, s’arrêtait, repartait, volait au-dessus du tumulte et de l’effort, sautait de ceux-ci à ceux-là, murmurait, bourdonnait, et harcelait tout l’attelage […]. »


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« Vous rappelez-vous notre douce vie,
Lorsque nous étions si jeunes tous deux,
Et que nous n’avions au cœur d’autre envie
Que d’être bien mis et d’être amoureux !
Lorsqu’en ajoutant votre âge à mon âge,
Nous ne comptions pas à deux quarante ans,
Et que, dans notre humble et petit ménage,
Tout, même l’hiver, nous était printemps !
Beaux jours ! Manuel était fier et sage,
Paris s’asseyait à de saints banquets,
Foy lançait la foudre, et votre corsage
Avait une épingle où je me piquais.
Tout vous contemplait. Avocat sans causes,
Quand je vous menais au Prado dîner,
Vous étiez jolie au point que les roses
Me faisaient l’effet de se retourner.
Je les entendais dire : Est-elle belle !
Comme elle sent bon ! quels cheveux à flots !
Sous son mantelet elle cache une aile ;
Son bonnet charmant est à peine éclos.
J’errais avec toi, pressant ton bras souple.
Les passants croyaient que l’amour charmé
Avait marié, dans notre heureux couple.
Le doux mois d’avril au beau mois de mai.
Nous vivions cachés, contents, porte close,
Dévorant l’amour, bon fruit défendu ;
Ma bouche n’avait pas dit une chose
Que déjà ton cœur avait répondu.
La Sorbonne était l’endroit bucolique
Où je t’adorais du soir au matin.
C’est ainsi qu’une âme amoureuse applique
La carte du Tendre au pays latin.
»


« O place Maubert ! O place Dauphine !
Quand, dans le taudis frais et printanier,
Tu tirais ton bas sur ta jambe fine,
Je voyais un astre au fond du grenier.
J’ai fort lu Platon, mais rien ne m’en reste ;
Mieux que Malebranche et que Lamennais
Tu me démontrais la bonté céleste
Avec une fleur que tu me donnais.
Je t’obéissais, tu m’étais soumise.
O grenier doré ! te lacer ! te voir
Aller et venir dès l’aube en chemise,
Mirant ton front jeune à ton vieux miroir !
Et qui donc pourrait perdre la mémoire
De ces temps d’aurore et de firmament,
De rubans, de fleurs, de gaze et de moire,
Où l’amour bégaye un argot charmant ?
Nos jardins étaient un pot de tulipe ;
Tu masquais la vitre avec un jupon ;
Je prenais le bol de terre de pipe,
Et je te donnais la tasse en japon.
Et ces grands malheurs qui nous faisaient rire !
Ton manchon brûlé, ton boa perdu !
Et ce cher portrait du divin Shakspeare
Qu’un soir pour souper nous avons vendu !
J’étais mendiant, et toi charitable.
Je baisais au vol tes bras frais et ronds.
Dante in-folio nous servait de table
Pour manger gaîment un cent de marrons.
La première fois qu’en mon joyeux bouge
Je pris un baiser à ta lèvre en feu,
Quand tu t’en allas décoiffée et rouge,
Je restai tout pâle et je crus en Dieu !
Te rappelles-tu nos bonheurs sans nombre,
Et tous ces fichus changés en chiffons ?
Oh ! que de soupirs, de nos cœurs pleins d’ombre,
Se sont envolés dans les cieux profonds !
»


« L’heure, le lieu, ces souvenirs de jeunesse rappelés, quelques étoiles qui commençaient à briller au ciel, le repos funèbre de ces rues désertes, l’imminence de l’aventure inexorable qui se préparait, donnaient un charme pathétique à ces vers murmurés à demi-voix dans le crépuscule par Jean Prouvaire qui […] était un doux poète. »


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« Ces cinquante hommes en attendaient soixante mille. »


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« ― Citoyens, dit Enjolras, ce que cet homme a fait est effroyable et ce que j’ai fait est horrible. Il a tué, c’est pourquoi je l’ai tué. J’ai dû le faire, car l’insurrection doit avoir sa discipline. […] Quant à moi, contraint de faire ce que j’ai fait, mais l’abhorrant, je me suis jugé aussi, et vous verrez tout à l’heure à quoi je me suis condamné. »

« ― Soit, reprit Enjolras. Encore un mot. […] la loi du progrès, c’est que les monstres disparaissent devant les anges, et que la Fatalité s’évanouisse devant la fraternité. C’est un mauvais moment pour prononcer le mot amour. N’importe, je le prononce, et je le glorifie. Amour, tu as l’avenir. Mort, je me sers de toi, mais je te hais. Citoyens, il n’y aura dans l’avenir ni ténèbres, ni coups de foudre, ni ignorance féroce, ni talion sanglant. […] Dans l’avenir personne ne tuera personne, la terre rayonnera, le genre humain aimera. Il viendra, citoyens, ce jour où tout sera concorde, harmonie, lumière, joie et vie, il viendra. Et c’est pour qu’il vienne que nous allons mourir. »


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« Ombre farouche, pleine de pièges, pleine de chocs inconnus et redoutables, où il était effrayant de pénétrer et épouvantable de séjourner, où ceux qui entraient frissonnaient devant ceux qui les attendaient, où ceux qui attendaient tressaillaient devant ceux qui allaient venir. Des combattants invisibles retranchés à chaque coin de rue ; les embûches du sépulcre cachées dans les épaisseurs de la nuit. C’était fini. Plus d’autre clarté à espérer là désormais que l’éclair des fusils, plus d’autre rencontre que l’apparition brusque et rapide de la mort. Où ? Comment ? Quand ? On ne savait, mais c’était certain et inévitable. Là, dans ce lieu marqué pour la lutte, le gouvernement et l’insurrection, la garde nationale et les sociétés populaires, la bourgeoisie et l’émeute, allaient s’aborder à tâtons. Pour les uns comme pour les autres, la nécessité était la même. Sortir de là tués ou vainqueurs, seule issue possible désormais. Situation tellement extrême, obscurité tellement puissante, que les plus timides s’y sentaient pris de résolution et les plus hardis de terreur.

Du reste, des deux côtés, furie, acharnement, détermination égale.

Pour les uns, avancer, c’était mourir, et personne ne songeait à reculer ; pour les autres, rester, c’était mourir, et personne ne songeait à fuir. »

« On n’y entendait qu’un seul bruit, bruit déchirant comme un râle, menaçant comme une malédiction, le tocsin de Saint-Merry. Rien n’était glaçant comme la clameur de cette cloche éperdue et désespérée se lamentant dans les ténèbres. »


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« La France saigne, mais la liberté sourit ; et devant le sourire de la liberté, la France oublie sa plaie. »


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Subitement, au milieu de ce calme lugubre, une voix claire, jeune, gaie, […] s’éleva et se mit à chanter distinctement sur le vieil air populaire Au clair de la lune cette poésie terminée par une sorte de cri pareil au chant du coq :

Mon nez est en larmes.
Mon ami Bugeaud,
Prêt’-moi tes gendarmes
Pour leur dire un mot.
En capote bleue,
La poule au shako,
Voici la banlieue !
Co-cocorico !



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« Au milieu de ce silence le vieillard agita le drapeau rouge et cria :
― Vive la révolution ! Vive la république ! Fraternité ! Égalité ! Et la mort !

[…]

― Retirez-vous !

M. Mabeuf, blême, hagard, les prunelles illuminées des lugubres flammes de l’égarement, leva le drapeau au-dessus de son front et répéta :

― Vive la république !

― Feu ! dit la voix.

[…]

Le vieillard fléchit sur ses genoux, puis se redressa, laissa échapper le drapeau et tomba en arrière à la renverse sur le pavé, comme une planche, tout de son long et les bras en croix.
Des ruisseaux de sang coulèrent de dessous lui. Sa vieille tête, pâle et triste, semblait regarder le ciel. »


[…]


« Enjolras éleva la voix :

― Citoyens ! ceci est l’exemple que les vieux donnent aux jeunes. Nous hésitions, il est venu ! Nous reculions, il a avancé ! Voilà ce que ceux qui tremblent de vieillesse enseignent à ceux qui tremblent de peur ! […] Maintenant abritons le cadavre, que chacun de nous défende ce vieillard mort comme il défendrait son père vivant, et que sa présence au milieu de nous fasse la barricade imprenable !

Enjolras se courba, souleva la tête du vieillard, et, farouche, le baisa au front, puis, lui écartant les bras, et maniant ce mort avec une précaution tendre, comme s’il eût craint de lui faire du mal, il lui ôta son habit, en montra à tous les trous sanglants, et dit :
― Voilà maintenant notre drapeau. »


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« Bahorel s’élança sur le premier garde municipal qui entrait et le tua à bout portant d’un coup de carabine ; le second tua Bahorel d’un coup de bayonnette. Un autre avait déjà terrassé Courfeyrac qui criait : À moi ! Le plus grand de tous, une espèce de colosse, marchait sur Gavroche la bayonnette en avant. Le gamin prit dans ses petits bras l’énorme fusil de Javert, coucha résolûment en joue le géant, et lâcha son coup. Rien ne partit. Javert n’avait pas chargé son fusil. Le garde municipal éclata de rire et leva la bayonnette sur l’enfant.

Avant que la bayonnette eût touché Gavroche, le fusil échappait des mains du soldat, une balle avait frappé le garde municipal au milieu du front et il tombait sur le dos. Une seconde balle frappait en pleine poitrine l’autre garde qui avait assailli Courfeyrac, et le jetait sur le pavé.

C’était Marius qui venait d’entrer dans la barricade. »

[…]

« Marius […] n’avait pu résister longtemps à ce vertige mystérieux et souverain qu’on pourrait nommer l’appel de l’abîme.

Devant l’imminence du péril, devant la mort de M. Mabeuf, cette funèbre énigme, devant Bahorel tué, Courfeyrac criant : à moi ! cet enfant menacé, ses amis à secourir ou à venger, toute hésitation s’était évanouie, et il s’était rué dans la mêlée ses deux pistolets à la main. Du premier coup il avait sauvé Gavroche et du second délivré Courfeyrac. »


[…]


« ― Allez-vous-en, ou je fais sauter la barricade !
Marius sur cette barricade après l’octogénaire, c’était la vision de la jeune révolution après l’apparition de la vieille.

― Sauter la barricade ! dit un sergent, et toi aussi !

Marius répondit :
― Et moi aussi.

Et il approcha la torche du baril de poudre. »


[…]


« Tous entourèrent Marius. Courfeyrac lui sauta au cou.
― Te voilà !
― Quel bonheur ! dit Combeferre.
― Tu es venu à propos ! fit Bossuet.
― Sans toi j’étais mort ! reprit Courfeyrac.
― Sans vous j’étais gobé ! ajouta Gavroche. »


[…]


« Marius avait eu toute la journée une fournaise dans le cerveau, maintenant c’était un tourbillon. Ce tourbillon qui était en lui lui faisait l’effet d’être hors de lui et de l’emporter. Il lui semblait qu’il était déjà à une distance immense de la vie. […] Marius avait trop peu vécu encore pour savoir que rien n’est plus imminent que l’impossible, et que ce qu’il faut toujours prévoir, c’est l’imprévu. Il assistait à son propre drame comme à une pièce qu’on ne comprend pas. »


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« Une émotion poignante vint assombrir la joie de la barricade dégagée.

On fit l’appel, un des insurgés manquait. Et qui ? Un des plus chers, un des plus vaillants. Jean Prouvaire. On le chercha parmi les blessés, il n’y était pas. On le chercha parmi les morts, il n’y était pas. Il était évidemment prisonnier.

Combeferre dit à Enjolras :
― Ils ont notre ami ; nous avons leur agent. Tiens-tu à la mort de ce mouchard ?

― Oui, répondit Enjolras, mais moins qu’à la vie de Jean Prouvaire.

[…]

Il y avait au bout de la rue un cliquetis d’armes significatif.

On entendit une voix mâle crier :
― Vive la France ! Vive l’avenir !

On reconnut la voix de Prouvaire.

Un éclair passa et une détonation éclata.
Le silence se refit.

― Ils l’ont tué, s’écria Combeferre.

Enjolras regarda Javert et lui dit :
― Tes amis viennent de te fusiller. »


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« Marius […] entendit son nom prononcé faiblement dans l’obscurité :

― Monsieur Marius !
[…]
― Monsieur Marius ! répéta la voix.
[…]
― À vos pieds, dit la voix.
[…]
― Vous ne me reconnaissez pas ?

― Non.

Éponine.

― Comment êtes-vous ici ? Que faites-vous là ?

― Je meurs, lui dit-elle.

[…]

― Qu’avez-vous donc à la main ? dit-il.

― Elle est percée.

― Percée !

― Oui.

― De quoi ?

― D’une balle.

― Comment ?

― Avez-vous vu un fusil qui vous couchait en joue ?

― Oui, et une main qui l’a bouché.

― C’était la mienne.

Marius eut un frémissement.
― Quelle folie ! Pauvre enfant ! Mais […] on va vous panser, on ne meurt pas d’une main percée.

Elle murmura :
― La balle a traversé la main, mais elle est sortie par le dos.
[…]
Voyez-vous, vous êtes perdu ! Maintenant personne ne sortira de la barricade. C’est moi qui vous ai amené ici, tiens ! Vous allez mourir, j’y compte bien. Et pourtant, quand j’ai vu qu’on vous visait, j’ai mis la main sur la bouche du canon de fusil. Comme c’est drôle ! Mais c’est que je voulais mourir avant vous. Quand j’ai reçu cette balle, je me suis traînée ici, on ne m’a pas vue, on ne m’a pas ramassée. Je vous attendais […].
[…]
Promettez-moi !

― Je vous promets.

― Promettez-moi de me donner un baiser sur le front quand je serai morte. ― Je le sentirai.

Elle laissa retomber sa tête sur les genoux de Marius et ses paupières se fermèrent. Il crut cette pauvre âme partie. Éponine restait immobile ; tout à coup, à l’instant où Marius la croyait à jamais endormie, elle ouvrit lentement ses yeux où apparaissait la sombre profondeur de la mort, et lui dit avec un accent dont la douceur semblait déjà venir d’un autre monde :

― Et puis, tenez, monsieur Marius, je crois que j’étais un peu amoureuse de vous.

Elle essaya encore de sourire et expira. »


[…]


« Marius tint sa promesse. »


[…]


« [Éponine] comptait sur le désespoir de Marius quand il ne trouverait pas Cosette ; elle ne se trompait pas. […] Elle était morte avec cette joie tragique des cœurs jaloux qui entraînent l’être aimé dans leur mort, et qui disent : personne ne l’aura ! »


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« Notre mariage était impossible. J’ai demandé à mon grand-père, il a refusé ; je suis sans fortune, et toi aussi. J’ai couru chez toi, je ne t’ai plus trouvée, tu sais la parole que je t’avais donnée, je la tiens. Je meurs. Je t’aime. Quand tu liras ceci, mon âme sera près de toi, et te sourira. »
[…]
À Mademoiselle Cosette Fauchelevent, chez M. Fauchelevent, rue de l’Homme-Armé, n°7.



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« Qu’est-ce que les convulsions d’une ville auprès des émeutes de l’âme ? L’Homme est une profondeur plus grande encore que le peuple. »


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« L’âme ne se rend pas au désespoir sans avoir épuisé toutes les illusions. »


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« Hélas, l’épreuve suprême, disons mieux, l’épreuve unique, c’est la perte de l’être aimé. »

« Aussi, quand [Jean Valjean] vit que [Cosette] lui échappait, qu’elle glissait de ses mains, qu’elle se dérobait, que c’était du nuage, que c’était de l’eau, […] [il] sentit jusque dans la racine de ses cheveux l’immense réveil de l’égoïsme, et le moi hurla dans l’abîme de cet homme. »


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« Il y a des effondrements intérieurs. La pénétration d’une certitude désespérante dans l’Homme ne se fait point sans écarter et rompre de certains éléments profonds qui sont quelquefois l’Homme lui-même. La douleur, quand elle arrive à ce degré, est un sauve-qui-peut de toutes les forces de la conscience. Ce sont là des crises fatales. Peu d’entre nous en sortent semblables à eux-mêmes et fermes dans le devoir. Quand la limite de la souffrance est débordée, la vertu la plus imperturbable se déconcerte. »


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« […] c’est une chose redoutable quand le calme de l’Homme arrive à la froideur de la statue. »


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« Les grandes douleurs contiennent de l’accablement. […] L’Homme chez lequel elles entrent sent quelque chose se retirer de lui. »


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« Il y a de la congélation dans le désespoir. »


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« Dans les émotions violentes, on ne lit pas, on terrasse pour ainsi dire le papier qu’on tient, on l’étreint comme une victime, on le froisse, on enfonce dedans les ongles de sa colère ou de son allégresse ; on court à la fin, on saute au commencement ; l’attention a la fièvre ; elle comprend en gros, à peu près, l’essentiel ; elle saisit un point, et tout le reste disparaît. »



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« […]

« J’aime l’amour et ses bisbilles,
J’aime Agnès, j’aime Paméla,
Lise en m’allumant se brûla.
Où vont les belles filles,
Lon la.

[…]

Amour, quand, dans l’ombre où tu brilles,
Tu coiffes de roses Lola,
Je me damnerais pour cela.
Où vont les belles filles,
Lon la.

Jeanne, à ton miroir tu t’habilles !
Mon cœur un beau jour s’envola ;
Je crois que c’est Jeanne qui l’a.
Où vont les belles filles.
Lon la.

Le soir, en sortant des quadrilles,
Je montre aux étoiles Stella
Et je leur dis : regardez-la.
Où vont les belles filles,
Lon la.

[…]


Gavroche, tout en chantant, prodiguait la pantomime. […] Malheureusement, comme il était seul et dans la nuit, cela n’était ni vu, ni visible. Il y a de ces richesses perdues. »


[…]


« Gavroche repartit :
― Voilà de vilains mots. La première fois qu’on vous donnera à téter, il faudra qu’on vous essuie mieux la bouche. »


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Victor Hugo, Les Misérables, Tome IV : L’idylle rue Plumet et l’épopée rue Saint-Denis, 1862



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« C’est là un de ces moments rares où, en faisant ce qu’on doit faire, on sent quelque chose qui déconcerte et qui déconseillerait presque d’aller plus loin ; on persiste, il le faut ; mais la conscience satisfaite est triste, et l’accomplissement du devoir se complique d’un serrement de cœur. »


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« […] les génies attirent l’injure, les grands Hommes sont toujours plus ou moins aboyés. »


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« Je sais bien qu’il faut du courage pour s’en aller, c’est difficile ; mais plus c’est difficile, plus c’est méritoire. »


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« Tu n’avais ni père ni mère, Feuilly ; tu as adopté pour mère l’humanité et pour père le droit. »


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« Cette souveraineté de moi sur moi s’appelle Liberté. Là où deux ou plusieurs de ces souverainetés s’associent commence l’État. […] Cette identité de concession que chacun fait à tous s’appelle Égalité. […] Cette protection de tous sur chacun s’appelle Fraternité. Le point d’intersection de toutes ces souverainetés qui s’agrègent s’appelle Société. Cette intersection étant une jonction, ce point est un nœud. De là ce qu’on appelle le lien social. […] si la liberté est le sommet, l’égalité est la base. »


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« […] cette barricade n’est faite ni de pavés, ni de poutres, ni de ferrailles ; elle est faite de deux monceaux, un monceau d’idées et un monceau de douleurs. La misère y rencontre l’idéal. Le jour y embrasse la nuit et lui dit : Je vais mourir avec toi et tu vas renaître avec moi. »


[…]


« Rien n’est lugubre comme cette clarté des rues désertes. »


[…]


« Une barricade avant le danger, chaos ; dans le danger, discipline. Le péril fait l’ordre. »


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« Du reste, les attitudes étaient plus fières et plus confiantes que jamais ; l’excès du sacrifice est un affermissement ; ils n’avaient plus l’espérance, mais ils avaient le désespoir. […] Les ressources suprêmes sortent des résolutions extrêmes. S’embarquer dans la mort, c’est parfois le moyen d’échapper au naufrage ; et le couvercle du cercueil devient une planche de salut. »


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« En somme, le canon, ce despote, ne peut pas tout ce qu’il veut ; la force est une grosse faiblesse. Un boulet de canon ne fait que six cents lieues par heure ; la lumière fait soixante-dix mille lieues par seconde. »


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« Bossuet admirait et riait. Il s’écria :
― C’est immoral qu’un matelas ait tant de puissance. Triomphe de ce qui plie sur ce qui foudroie. Mais c’est égal, gloire au matelas qui annule un canon ! »



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« C’est l’intérieur d’une fleur encore close, c’est une blancheur dans l’ombre, c’est la cellule intime d’un lys fermé qui ne doit pas être regardé par l’homme tant qu’il n’a pas été regardé par le soleil. La femme en bouton est sacrée. Ce lit innocent qui se découvre, cette adorable demi-nudité qui a peur d’elle-même, ce pied blanc qui se réfugie dans une pantoufle, cette gorge qui se voile devant un miroir comme si ce miroir était une prunelle, cette chemise qui se hâte de remonter et de cacher l’épaule pour un meuble qui craque ou pour une voiture qui passe, ces cordons noués, ces agrafes accrochées, ces lacets tirés, ces tressaillements, ces frissons de froid et de pudeur, cet effarouchement exquis de tous les mouvements, cette inquiétude presque ailée là où rien n’est à craindre, les phases successives du vêtement aussi charmantes que les nuages de l’aurore, il ne sied point que tout cela soit raconté, et c’est déjà trop de l’indiquer. »


« L’œil de l’homme doit être plus religieux encore devant le lever d’une jeune fille que devant le lever d’une étoile. La possibilité d’atteindre doit tourner en augmentation de respect. Le duvet de la pêche, la cendre de la prune, le cristal radié de la neige, l’aile du papillon poudrée de plumes, sont des choses grossières auprès de cette chasteté qui ne sait pas même qu’elle est chaste. La jeune fille n’est qu’une lueur de rêve et n’est pas encore une statue. Son alcôve est cachée dans la partie sombre de l’idéal. L’indiscret toucher du regard brutalise cette vague pénombre. Ici, contempler, c’est profaner. »


« Un conte d’orient dit que la rose avait été faite par Dieu blanche, mais qu’Adam l’ayant regardée au moment où elle s’entr’ouvrait, elle eut honte et devint rose. »



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« Dans le chaos de sentiments et de passions qui défendent une barricade, il y a de tout ; il y a de la bravoure, de la jeunesse, du point d’honneur, de l’enthousiasme, de l’idéal, de la conviction, de l’acharnement de joueur, et surtout, des intermittences d’espoir. »


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« ― Qu’est-ce que tu fais là ? dit Courfeyrac.

Gavroche leva le nez.
― Citoyen, j’emplis mon panier.

― Tu ne vois donc pas la mitraille ?

Gavroche répondit :
― Eh bien, il pleut. Après ? »

[…]

« Il rampait à plat ventre, galopait à quatre pattes, prenait son panier aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait d’un mort à l’autre, et vidait la giberne ou la cartouchière comme un singe ouvre une noix. »

[…]

« Au moment où Gavroche débarrassait de ses cartouches un sergent gisant près d’une borne, une balle frappa le cadavre.

― Fichtre ! fit Gavroche. Voilà qu’on me tue mes morts.


Une deuxième balle fit étinceler le pavé à côté de lui. Une troisième renversa son panier.
[…]
[Gavroche] se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les hanches, l’œil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il chanta :

On est laid à Nanterre,
C’est la faute à Voltaire,
Et bête à Palaiseau,
C’est la faute à Rousseau.



[…] Là une quatrième balle le manqua encore. Gavroche chanta :

Je ne suis pas notaire,
C’est la faute à Voltaire ;
Je suis petit oiseau,
C’est la faute à Rousseau.



Une cinquième balle ne réussit qu’à tirer de lui un troisième couplet :

Joie est mon caractère,
C’est la faute à Voltaire ;
Misère est mon trousseau,
C’est la faute à Rousseau.



Cela continua ainsi quelque temps.

Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche, fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l’air de s’amuser beaucoup. […] Il répondait à chaque décharge par un couplet. […] La barricade tremblait ; lui, il chantait. Ce n’était pas un enfant, ce n’était pas un homme ; c’était un étrange gamin fée. […]

Une balle pourtant […] finit par atteindre l’enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il s’affaissa. […] [Mais] Gavroche n’était tombé que pour se redresser ; il resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il éleva ses deux bras en l’air, regarda du côté d’où était venu le coup, et se mit à chanter :

Image(Gravure de Yon et Perrichon)


Je suis tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à...


Il n’acheva point. […] Cette petite grande âme venait de s’envoler. »



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« Être errant et sembler libre, c’est être perdu. »


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« Le printemps est un paradis provisoire ; le soleil aide à faire patienter l’Homme. »


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« Qui ne pleure pas ne voit pas. »


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« […] le plus auguste des parfums, c’est celui qui sort de la blancheur. »



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« À mesure que la situation s’assombrissait, la lueur héroïque empourprait de plus en plus la barricade. »


[…]


« Il sentait que puisque de tels hommes allaient mourir, leur mort devait être un chef-d’œuvre. »


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« On ne fait pas marcher un peuple par surprise plus vite qu’il ne veut. Malheur à qui tente de lui forcer la main ! Un peuple ne se laisse pas faire. Alors il abandonne l’insurrection à elle-même. Les insurgés deviennent des pestiférés. Une maison est un escarpement, une porte est un refus, une façade est un mur. Ce mur voit, entend et ne veut pas. Il pourrait s’entr’ouvrir et vous sauver. Non. Ce mur, c’est un juge. Il vous regarde et vous condamne. Quelle sombre chose que ces maisons fermées ! Elles semblent mortes, elles sont vivantes. […] La peur excuse cette inhospitalité redoutable ; elle y mêle l’effarement, circonstance atténuante. Quelquefois même, et cela s’est vu, la peur devient passion ; l’effroi peut se changer en furie, comme la prudence en rage ; de là ce mot si profond : Les enragés de modérés. Il y a des flamboiements d’épouvante suprême d’où sort, comme une fumée lugubre, la colère. […] L’insurgé devant cette porte agonise ; il voit arriver la mitraille et les sabres nus ; s’il crie, il sait qu’on l’écoute, mais qu’on ne viendra pas ; il y a là des murs qui pourraient le protéger, il y a là des Hommes qui pourraient le sauver, et ces murs ont des oreilles de chair, et ces Hommes ont des entrailles de pierre. »


« C’est toujours à ses risques et périls que l’utopie se transforme en insurrection, et se fait de protestation philosophique protestation armée, et de Minerve Pallas. […] »


« L’utopie d’ailleurs, convenons-en, sort de sa sphère radieuse en faisant la guerre. […] Elle, l’idée pure, elle devient voie de fait. […] Elle se sert de la mort, chose grave. Il semble que l’utopie n’ait plus foi dans le rayonnement, sa force irrésistible et incorruptible. Elle frappe avec le glaive. Or aucun glaive n’est simple. Toute épée a deux tranchants ; qui blesse avec l’un se blesse à l’autre. »


[…]


« On leur crie : Vous dépavez l’enfer ! Ils pourraient répondre : C’est pour cela que notre barricade est faite de bonnes intentions. »


[…]


« À priori, l’insurrection leur répugne ; premièrement, parce qu’elle a souvent pour résultat une catastrophe, deuxièmement, parce qu’elle a toujours pour point de départ une abstraction.

Car, et ceci est beau, c’est toujours pour l’idéal, et pour l’idéal seul que se dévouent ceux qui se dévouent. Une insurrection est un enthousiasme. L’enthousiasme peut se mettre en colère ; de là les prises d’armes. Mais toute insurrection qui couche en joue un gouvernement ou un régime vise plus haut. […] ce qu’ils voulaient renverser en renversant la royauté en France, […] c’était l’usurpation de l’homme sur l’homme et du privilège sur le droit dans l’univers entier.

[…] On est le petit nombre ; on a contre soi toute une armée ; mais on défend le droit, la loi naturelle, la souveraineté de chacun sur soi-même qui n’a pas d’abdication possible, la justice, la vérité, et au besoin on meurt comme les trois cents spartiates. On ne songe pas à Don Quichotte, mais à Léonidas. Et l’on va devant soi, et, une fois engagé, on ne recule plus, et l’on se précipite tête baissée, ayant pour espérance une victoire inouïe, la révolution complétée, le progrès remis en liberté, l’agrandissement du genre humain, la délivrance universelle […]. »


[…]


« D’ailleurs, qu’on ne l’oublie pas, les intérêts sont là, peu amis de l’idéal et du sentimental. Quelquefois l’estomac paralyse le cœur. »


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« L’idéal n’est autre chose que le point culminant de la logique, de même que le beau n’est autre chose que la cime du vrai. Les peuples artistes sont aussi les peuples conséquents. Aimer la beauté, c’est voir la lumière. C’est ce qui fait que le flambeau de l’Europe, c’est-à-dire de la civilisation, a été porté d’abord par la Grèce qui l’a passé à l’Italie, qui l’a passé à la France. Divins peuples éclaireurs ! Vitai lampada tradunt. »


[…]


« Chose admirable, la poésie d’un peuple est l’élément de son progrès.

La quantité de civilisation se mesure à la quantité d’imagination. »


[…]


« L’idéal moderne a son type dans l’art, et son moyen dans la science.
C’est par la science qu’on réalisera cette vision auguste des poëtes, le beau social. On refera l’Éden par A + B. Au point où la civilisation est parvenue, l’exact est un élément nécessaire du splendide, et le sentiment artiste est non-seulement servi, mais complété par l’organe scientifique ; le rêve doit calculer. L’art, qui est le conquérant, doit avoir pour point d’appui la science, qui est le marcheur. La solidité de la monture importe. L’esprit moderne, c’est le génie de la Grèce ayant pour véhicule le génie de l’Inde ; Alexandre sur l’éléphant. »


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« Le livre que le lecteur a sous les yeux en ce moment, c’est, d’un bout à l’autre, dans son ensemble et dans ses détails, quelles que soient les intermittences, les exceptions ou les défaillances, la marche du mal au bien, de l’injuste au juste, du faux au vrai, de la nuit au jour, de l’appétit à la conscience, de la pourriture à la vie, de la bestialité au devoir, de l’enfer au ciel […]. Point de départ : la matière ; point d’arrivée : l’âme. L’hydre au commencement ; l’ange à la fin. »


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« Des deux parts résolution égale. La bravoure était là presque barbare et se compliquait d’une sorte de férocité héroïque qui commençait par le sacrifice de soi-même. […] L’acceptation de l’agonie en pleine jeunesse et en pleine santé fait de l’intrépidité une frénésie. Chacun dans cette mêlée avait le grandissement de l’heure suprême. La rue se joncha de cadavres. »


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« Marius combattait à découvert. […] Il n’y a pas de plus violent prodigue qu’un avare qui prend le mors aux dents ; il n’y a pas d’homme plus effrayant dans l’action qu’un songeur. Marius était formidable et pensif. Il était dans la bataille comme dans un rêve. On eût dit un fantôme qui fait le coup de fusil. »


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« Les cartouches des assiégés s’épuisaient ; leurs sarcasmes non. Dans ce tourbillon du sépulcre où ils étaient, ils riaient. »


[…]


« Et Combeferre se bornait à répondre avec un grave sourire :
― Il y a des gens qui observent les règles de l’honneur comme on observe les étoiles, de très loin. »


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« On se battait corps à corps, pied à pied, à coups de pistolet, à coups de sabre, à coups de poing, de loin, de près, d’en haut, d’en bas, de partout, des toits de la maison, des fenêtres du cabaret, des soupiraux des caves où quelques-uns s’étaient glissés. Ils étaient un contre soixante. La façade de Corinthe, à demi démolie, était hideuse. La fenêtre, tatouée de mitraille, avait perdu vitres et châssis et n’était plus qu’un trou informe, tumultueusement bouché avec des pavés. Bossuet fut tué ; Feuilly fut tué ; Courfeyrac fut tué ; Joly fut tué ; Combeferre, traversé de trois coups de bayonnette dans la poitrine au moment où il relevait un soldat blessé, n’eut que le temps de regarder le ciel, et expira. »


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« Mais pour être superbe, […] il suffit de donner sa vie pour une conviction ou pour une loyauté. »


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« Cette fois, c’était fini. […]

Alors le sombre amour de la vie se réveilla chez quelques-uns. […] C’est là une minute où l’instinct de la conservation pousse des hurlements et où la bête reparaît dans l’homme. […] Ils se mirent à frapper contre cette porte à coups de crosse et à coups de pied, appelant, criant, suppliant, joignant les mains. Personne n’ouvrit.

Mais Enjolras et Marius, et sept ou huit ralliés autour d’eux, s’étaient élancés et les protégeaient. […] Enjolras cria aux désespérés : ― Il n’y a qu’une porte ouverte. Celle-ci. ― Et, les couvrant de son corps, faisant à lui seul face à un bataillon, il les fit passer derrière lui. Tous s’y précipitèrent. Enjolras […] entra le dernier […].

Marius était resté dehors. Un coup de feu venait de lui casser la clavicule ; il sentit qu’il s’évanouissait et qu’il tombait. En ce moment, les yeux déjà fermés, il eut la commotion d’une main vigoureuse qui le saisissait, et son évanouissement, dans lequel il se perdit, lui laissa à peine le temps de cette pensée mêlée au suprême souvenir de Cosette : ― Je suis fait prisonnier. Je serai fusillé.

Enjolras, ne voyant pas Marius parmi les réfugiés du cabaret, eut la même idée. Mais ils étaient à cet instant où chacun n’a que le temps de songer à sa propre mort. Enjolras assujettit la barre de la porte, et la verrouilla, et enferma à double tour la serrure et le cadenas […]. »


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« L’audace de bien mourir émeut toujours les hommes. Dès qu’Enjolras eut croisé les bras, acceptant la fin, l’assourdissement de la lutte cessa dans la salle, et ce chaos s’apaisa subitement dans une sorte de solennité sépulcrale. Il semblait que la majesté menaçante d’Enjolras désarmé et immobile pesât sur ce tumulte, et que, rien que par l’autorité de son regard tranquille, ce jeune homme, qui seul n’avait pas une blessure, superbe, sanglant, charmant, indifférent comme un invulnérable, contraignît cette cohue sinistre à le tuer avec respect. […] Un garde national qui visait Enjolras abaissa son arme en disant : « Il me semble que je vais fusiller une fleur. » »


« Depuis quelques instants Grantaire s’était réveillé.
Grantaire, on s’en souvient, dormait depuis la veille […].
Il réalisait, dans toute son énergie, la vieille métaphore : ivre mort. »

« Le bruit n’éveille pas un ivrogne, le silence le réveille. […]
Grantaire se dressa en sursaut, étendit les bras, se frotta les yeux, regarda, bâilla, et comprit. »

« Relégué qu’il était dans un coin et comme abrité derrière le billard, les soldats, l’œil fixé sur Enjolras, n’avaient pas même aperçu Grantaire, et le sergent se préparait à répéter l’ordre : En joue ! quand tout à coup ils entendirent une voix forte crier à côté d’eux :

― Vive la république ! J’en suis.

Grantaire s’était levé.
L’immense lueur de tout le combat qu’il avait manqué, et dont il n’avait pas été, apparut dans le regard éclatant de l’ivrogne transfiguré.

Il répéta : Vive la république ! traversa la salle d’un pas ferme, et alla se placer devant les fusils debout près d’Enjolras.
― Faites-en deux d’un coup, dit-il.

Et, se tournant vers Enjolras avec douceur, il lui dit :
― Permets-tu ?

Enjolras lui serra la main en souriant.
Ce sourire n’était pas achevé que la détonation éclata.
Enjolras, traversé de huit coups de feu, resta adossé au mur comme si les balles l’y eussent cloué. Seulement il pencha la tête.
Grantaire, foudroyé, s’abattit à ses pieds. »


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Victor Hugo, Les Misérables, Tome V : Jean Valjean, 1862
Modifié en dernier par Kylian le 21 févr. 2020, 00:36, modifié 1 fois.
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par Kylian
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« Jean Valjean n’avait pas pris au combat d’autre part que de s’y exposer. Sans lui, à cette phase suprême de l’agonie, personne n’eût songé aux blessés. Grâce à lui, partout présent dans le carnage comme une providence, ceux qui tombaient étaient relevés, transportés dans la salle basse, et pansés. Dans les intervalles, il réparait la barricade. Mais rien qui pût ressembler à un coup, à une attaque, ou même à une défense personnelle, ne sortit de ses mains. Il se taisait et secourait. Du reste, il avait à peine quelques égratignures. Les balles n’avaient pas voulu de lui. »



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« Paris jette par an vingt-cinq millions à l’eau. Et ceci sans métaphore. […] Au moyen de quel organe ? Au moyen de son intestin. Quel est son intestin ? C’est son égout. »


« Tout l’engrais humain et animal que le monde perd, rendu à la terre au lieu d’être jeté à l’eau, suffirait à nourrir le monde. »


« C’est la substance même du peuple qu’emportent, ici goutte à goutte, là à flots, le misérable vomissement de nos égouts dans les fleuves et le gigantesque ramassement de nos fleuves dans l’océan. Chaque hoquet de nos cloaques nous coûte mille francs. À cela deux résultats : la terre appauvrie et l’eau empestée.
La faim sortant du sillon et la maladie sortant du fleuve. »


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« L’histoire des Hommes se reflète dans l’histoire des cloaques. Les gémonies racontaient Rome. L’égout de Paris a été une vieille chose formidable. Il a été sépulcre, il a été asile. Le crime, l’intelligence, la protestation sociale, la liberté de conscience, la pensée, le vol, tout ce que les lois humaines poursuivent ou ont poursuivi, s’est caché dans ce trou […]. »


« Toutes sortes de fantômes hantent ces longs corridors solitaires ; partout la putridité et le miasme ; çà et là un soupirail où Villon dedans cause avec Rabelais dehors. »


« L’égout, c’est la conscience de la ville. Tout y converge et s’y confronte. Dans ce lieu livide, il y a des ténèbres, mais il n’y a plus de secrets. Chaque chose a sa forme vraie, ou du moins sa forme définitive. Le tas d’ordures a cela pour lui qu’il n’est pas menteur. La naïveté s’est réfugiée là. […] Un égout est un cynique. Il dit tout.
Cette sincérité de l’immondice nous plaît, et repose l’âme. »


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« Par moments, cet estomac de la civilisation digérait mal, le cloaque refluait dans le gosier de la ville, et Paris avait l’arrière-goût de sa fange. Ces ressemblances de l’égout avec le remords avaient du bon ; c’étaient des avertissements ; fort mal pris du reste ; la ville s’indignait que sa boue eût tant d’audace, et n’admettait pas que l’ordure revînt.
Chassez-la mieux. »


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« Tortueux, crevassé, dépavé, craquelé, coupé de fondrières, cahoté par des coudes bizarres, montant et descendant sans logique, fétide, sauvage, farouche, submergé d’obscurité, avec des cicatrices sur ses dalles et des balafres sur ses murs, épouvantable, tel était, vu rétrospectivement, l’antique égout de Paris. Ramifications en tous sens, croisements de tranchées, branchements, pattes d’oie, étoiles, comme dans les sapes, cœcums, culs-de-sac, voûtes salpêtrées, puisards infects, suintements dartreux sur les parois, gouttes tombant des plafonds, ténèbres; rien n’égalait l’horreur de cette vieille crypte exutoire, appareil digestif de Babylone, antre, fosse, gouffre percé de rues, taupinière titanique où l’esprit croit voir rôder à travers l’ombre, dans de l’ordure qui a été de la splendeur, cette énorme taupe aveugle, le passé. »


[…]


« Aujourd’hui, l’égout est propre, froid, droit, correct. […] Ne vous y fiez pas trop pourtant. Les miasmes l’habitent encore. Il est plutôt hypocrite qu’irréprochable. »



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« […] la nuit venait, la grande libératrice, l’amie de tous ceux qui ont besoin d’un manteau d’ombre pour sortir d’une angoisse. »


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« ― Percé, sabré, égorgé, exterminé, déchiqueté, coupé en morceaux ! voyez-vous ça, le gueux ! Il savait bien que je l’attendais, et que je lui avais fait arranger sa chambre, et que j’avais mis au chevet de mon lit son portrait du temps qu’il était petit enfant ! Il savait bien qu’il n’avait qu’à revenir, et que depuis des ans je le rappelais, et que je restais le soir au coin de mon feu les mains sur mes genoux ne sachant que faire, et que j’en étais imbécile ! Tu savais bien cela, que tu n’avais qu’à rentrer et qu’à dire : C’est moi, et que tu serais le maître de la maison, et que je t’obéirais, et que tu ferais tout ce que tu voudrais de ta vieille ganache de grand-père ! »


« Je lui faisais ma grosse voix, je lui faisais peur avec ma canne, mais il savait bien que c’était pour rire. Le matin, quand il entrait dans ma chambre, je bougonnais, mais cela me faisait l’effet du soleil. On ne peut pas se défendre contre ces mioches-là. Ils vous prennent, ils vous tiennent, ils ne vous lâchent plus. La vérité est qu’il n’y avait pas d’amour comme cet enfant-là. »


« Voilà maintenant les pauvres vieux bonshommes qui sont forcés de mourir tout seuls. Crève dans ton coin, hibou ! Eh bien, au fait, tant mieux, c’est ce que j’espérais, ça va me tuer net. Je suis trop vieux, j’ai cent ans, j’ai cent mille ans, il y a longtemps que j’ai le droit d’être mort. De ce coup-là, c’est fait. C’est donc fini, quel bonheur ! […] Allez, il est mort, bien mort. Je m’y connais, moi qui suis mort aussi. […] Et puisque tu as été sans pitié en te faisant tuer comme cela, je n’aurai même pas de chagrin de ta mort, entends-tu, assassin !


En ce moment, Marius ouvrit lentement les paupières, et son regard, encore voilé par l’étonnement léthargique, s’arrêta sur M. Gillenormand.

― Marius ! cria le vieillard. Marius ! Mon petit Marius ! Mon enfant ! Mon fils bien aimé ! Tu ouvres les yeux, tu me regardes, tu es vivant, merci !
Et il tomba évanoui. »



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« Une nouveauté, une révolution, une catastrophe venait de se passer au fond de lui-même ; et il y avait de quoi s’examiner.
Javert souffrait affreusement.
[…] Javert sentait dans sa conscience le devoir se dédoubler, et il ne pouvait se le dissimuler. Quand il avait rencontré si inopinément Jean Valjean sur la berge de la Seine, il y avait eu en lui quelque chose du loup qui ressaisit sa proie et du chien qui retrouve son maître. »


« Sa situation était inexprimable.
[…] sacrifier à des motifs personnels le devoir, cette obligation générale, et sentir dans ces motifs personnels quelque chose de général aussi, et de supérieur peut-être ; trahir la société pour rester fidèle à sa conscience ; que toutes ces absurdités se réalisassent et qu’elles vinssent s’accumuler sur lui-même, c’est ce dont il était atterré. »


« Une chose l’avait étonné, c’était que Jean Valjean lui eût fait grâce, et une chose l’avait pétrifié, c’était que, lui Javert, il eût fait grâce à Jean Valjean. »


« Où en était-il ? Il se cherchait et ne se trouvait plus. »


« Que faire maintenant ? Livrer Jean Valjean, c’était mal ; laisser Jean Valjean libre, c’était mal. […] Dans les deux cas, déshonneur pour lui Javert. Dans tous les partis qu’on pouvait prendre, il y avait de la chute. »


« Une de ses anxiétés, c’était d’être contraint de penser. La violence même de toutes ces émotions contradictoires l’y obligeait. La pensée, chose inusitée pour lui, et singulièrement douloureuse. »


« Ce qu’il venait de faire lui donnait le frisson. Il avait, lui Javert, trouvé bon de décider, contre tous les règlements de police, contre toute l’organisation sociale et judiciaire, contre le code tout entier, une mise en liberté […] ; il avait substitué ses propres affaires aux affaires publiques ; n’était-ce pas inqualifiable ? Chaque fois qu’il se mettait en face de cette action sans nom qu’il avait commise, il tremblait de la tête aux pieds. »


« Jean Valjean le déconcertait. […] La générosité de Jean Valjean envers lui Javert l’accablait. […] Javert sentait que quelque chose d’horrible pénétrait dans son âme, l’admiration pour un forçat. Le respect d’un galérien, est-ce que c’est possible ? Il en frémissait, et ne pouvait s’y soustraire. Il avait beau se débattre, il était réduit à confesser dans son for intérieur la sublimité de ce misérable. Cela était odieux.

Un malfaiteur bienfaisant, un forçat compatissant, doux, secourable, clément, rendant le bien pour le mal, rendant le pardon pour la haine, préférant la pitié à la vengeance, aimant mieux se perdre que de perdre son ennemi, sauvant celui qui l’a frappé, agenouillé sur le haut de la vertu, plus voisin de l’ange que de l’homme ! Javert était contraint de s’avouer que ce monstre existait.
Cela ne pouvait durer ainsi. »


« [Javert] ne s’était pas rendu sans résistance à ce monstre, à cet ange infâme, à ce héros hideux, dont il était presque aussi indigné que stupéfait.

[…] Javert avait voulu […] agir, appréhender l’homme, et […] il n’avait pas pu ; et chaque fois que sa main s’était convulsivement levée vers le collet de Jean Valjean, sa main, comme sous un poids énorme, était retombée, et il avait entendu au fond de sa pensée une voix, une étrange voix qui lui criait : ― C’est bien. Livre ton sauveur. Ensuite fais apporter la cuvette de Ponce-Pilate, et lave-toi les griffes. »


« Sa suprême angoisse, c’était la disparition de la certitude. Il se sentait déraciné. […] Il avait affaire à des scrupules d’une espèce inconnue. […] Tout un monde nouveau apparaissait à son âme, le bienfait accepté et rendu, le dévouement, la miséricorde, l’indulgence, les violences faites par la pitié à l’austérité, […] plus de condamnation définitive, plus de damnation, la possibilité d’une larme dans l’œil de la loi […]. Il apercevait dans les ténèbres l’effrayant lever d’un soleil moral inconnu ; il en avait l’horreur et l’éblouissement. […]

Il se disait que c’était donc vrai, qu’il y avait des exceptions, que l’autorité pouvait être décontenancée, que la règle pouvait rester court devant un fait, que tout ne s’encadrait pas dans le texte du code, que l’imprévu se faisait obéir, que la vertu d’un forçat pouvait tendre un piège à la vertu d’un fonctionnaire, que le monstrueux pouvait être divin, que la destinée avait de ces embuscades-là, et il songeait avec désespoir que lui-même n’avait pas été à l’abri d’une surprise.

Il était forcé de reconnaître que la bonté existait. Ce forçat avait été bon. Et lui-même, chose inouïe, il venait d’être bon. Donc il se dépravait.
Il se trouvait lâche. Il se faisait horreur.

L’idéal pour Javert, ce n’était pas d’être humain, d’être grand, d’être sublime ; c’était d’être irréprochable.
Or il venait de faillir. »


« Il se demandait : Ce forçat, ce désespéré, que j’ai poursuivi jusqu’à le persécuter, et qui m’a eu sous son pied, et qui pouvait se venger, et qui le devait tout à la fois pour sa rancune et pour sa sécurité, en me laissant la vie, en me faisant grâce, qu’a-t-il fait ? Son devoir. Non. Quelque chose de plus. Et moi, en lui faisant grâce à mon tour, qu’ai-je fait ? Mon devoir. Non. Quelque chose de plus. Il y a donc quelque chose de plus que le devoir ? Ici il s’effarait ; sa balance se disloquait ; l’un des plateaux tombait dans l’abîme, l’autre s’en allait dans le ciel […]. […] l’ordre était son dogme et lui suffisait ; depuis qu’il avait âge d’homme et de fonctionnaire, il mettait dans la police à peu près toute sa religion […]. »


« Il avait vécu jusqu’à ce moment de cette foi aveugle qui engendre la probité ténébreuse. Cette foi le quittait, cette probité lui faisait défaut. Tout ce qu’il avait cru se dissipait. Des vérités dont il ne voulait pas l’obsédaient inexorablement. […] Il souffrait les étranges douleurs d’une conscience brusquement opérée de la cataracte. Il voyait ce qu’il lui répugnait de voir. Il se sentait vidé, inutile, disloqué de sa vie passée, destitué, dissous. L’autorité était morte en lui. Il n’avait plus de raison d’être.

Situation terrible ! Être ému.

Être le granit, et douter ! Être la statue du châtiment fondue tout d’une pièce dans le moule de la loi, et s’apercevoir subitement qu’on a sous sa mamelle de bronze quelque chose d’absurde et de désobéissant qui ressemble presque à un cœur ! En venir à rendre le bien pour le bien, quoiqu’on se soit dit jusqu’à ce jour que ce bien-là c’est le mal ! Être le chien de garde, et lécher ! Être la glace, et fondre ! Être la tenaille, et devenir une main ! Se sentir tout à coup des doigts qui s’ouvrent ! Lâcher prise, chose épouvantable ! »


« Être obligé de s’avouer ceci : l’infaillibilité n’est pas infaillible, il peut y avoir de l’erreur dans le dogme, tout n’est pas dit quand un code a parlé, la société n’est pas parfaite, l’autorité est compliquée de vacillation, un craquement dans l’immuable est possible, les juges sont des Hommes, la loi peut se tromper, les tribunaux peuvent se méprendre ! Voir une fêlure dans l’immense vitre bleue du firmament ! »


« Avoir sur sa tête de l’inconnu, il n’était pas accoutumé à cela.
[…] L’irrégulier, l’inattendu, l’ouverture désordonnée du chaos, le glissement possible dans un précipice, c’était là le fait des régions inférieures, des rebelles, des mauvais, des misérables. Maintenant Javert se renversait en arrière, et il était brusquement effaré par cette apparition inouïe : un gouffre en haut. »


« À quoi se fier ? Ce dont on était convaincu s’effondrait ! »


« Quoi ! Un honnête serviteur de la loi pouvait se voir tout à coup pris entre deux crimes, le crime de laisser échapper un homme, et le crime de l’arrêter ! […] Il pouvait y avoir des impasses dans le devoir ! Quoi donc ! tout cela était réel ! Était-il vrai qu’un ancien bandit, courbé sous les condamnations, pût se redresser, et finir par avoir raison ? […]

Oui, cela était ! et Javert le voyait ! et Javert le touchait ! et non seulement il ne pouvait le nier, mais il y prenait part. »


« Que cela fût supportable. Non. »

« État violent, s’il en fut. Il n’y avait que deux manières d’en sortir. L’une d’aller résolûment à Jean Valjean, et de rendre au cachot l’homme du bagne. L’autre... »

« Tout à coup, il ôta son chapeau et le posa sur le rebord du quai. Un moment après, une figure haute et noire, que de loin quelque passant attardé eût pu prendre pour un fantôme, apparut debout sur le parapet, se courba vers la Seine, puis se redressa, et tomba droite dans les ténèbres ; il y eut un clapotement sourd ; et l’ombre seule fut dans le secret des convulsions de cette forme obscure disparue sous l’eau. »



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« C’est là provisoirement. Quelle raison pour durer ! »


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« Tant qu’il y eut péril, M. Gillenormand, éperdu au chevet de son petit-fils, fut comme Marius ; ni mort ni vivant. »


[…]


« Il y a toujours comme cela une dernière plaie qui ne veut pas se fermer et qui éternise les pansements, au grand ennui du malade. »


[…]


« M. Gillenormand traversa toutes les angoisses d’abord, et ensuite toutes les extases. On eut beaucoup de peine à l’empêcher de passer toutes les nuits près du blessé […]. Il assistait à tous les pansements […]. Quand on coupait les chairs mortes avec des ciseaux, il disait : aïe ! aïe ! »


« Le jour où le médecin lui annonça que Marius était hors de danger, le bonhomme fut en délire. […] Le soir, en rentrant dans sa chambre, il dansa une gavotte, en faisant des castagnettes avec son pouce et son index, et il chanta une chanson que voici :

Jeanne est née à Fougère,
Vrai nid d’une bergère ;
J’adore son jupon
Fripon.
Amour, tu vis en elle ;
Car c’est dans sa prunelle
Que tu mets ton carquois,
Narquois !
Moi, je la chante, et j’aime
Plus que Diane même,
Jeanne et ses durs tetons
Bretons.



Puis il se mit à genoux sur une chaise […].
Jusque-là, il n’avait guère cru en Dieu. »


« À chaque nouvelle phase du mieux, qui allait se dessinant de plus en plus, l’aïeul extravaguait. […] Il appelait Marius monsieur le baron. Il criait : Vive la république ! »


« […] Il regardait Marius avec des yeux de grand’mère. […] Il ne se connaissait plus, il ne se comptait plus, Marius était le maître de la maison, il y avait de l’abdication dans sa joie, il était le petit-fils de son petit-fils. »


« Dans cette allégresse où il était, c’était le plus vénérable des enfants. De peur de fatiguer ou d’importuner le convalescent, il se mettait derrière lui pour lui sourire. Il était content, joyeux, ravi, charmant, jeune. […] Quand la grâce se mêle aux rides, elle est adorable. »


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« […] passé, présent, avenir, tout n’était plus en [Marius] que le brouillard d’une idée vague, mais il y avait dans cette brume un point immobile, un linéament net et précis, quelque chose qui était en granit, une résolution, une volonté : retrouver Cosette. Pour lui, l’idée de la vie n’était pas distincte de l’idée de Cosette, il avait décrété dans son cœur qu’il n’accepterait pas l’une sans l’autre, et il était inébranlablement décidé à exiger de n’importe qui voudrait le forcer à vivre, de son grand-père, du sort, de l’enfer, la restitution de son éden disparu. »


« Et avec la santé, il lui revenait une sorte d’âpreté contre son aïeul. Le vieillard en souffrait doucement. »


« Marius, dont presque toutes les forces étaient revenues, les rassembla, se dressa sur son séant, appuya ses deux poings crispés sur les draps de son lit, regarda son grand-père en face, prit un air terrible, et dit :

― Ceci m’amène à vous dire une chose.

― Laquelle ?

― C’est que je veux me marier.

― Prévu, dit le grand-père. Et il éclata de rire.

― Comment, prévu ?

― Oui, prévu. Tu l’auras, ta fillette.


Marius, stupéfait et accablé par l’éblouissement, trembla de tous ses membres.


M. Gillenormand continua :

― Oui, tu l’auras, ta belle jolie petite fille. Elle vient tous les jours sous la forme d’un vieux monsieur savoir de tes nouvelles. Depuis que tu es blessé, elle passe son temps à pleurer et à faire de la charpie. […] Ah, nous y voilà ! Ah ! tu la veux. Eh bien, tu l’auras. Ça t’attrape.

[…]

Ah ! tu avais compté sur de la bisbille ! Tu ne savais pas que j’étais un vieux lâche. Qu’est-ce que tu dis de ça ? Tu bisques. Trouver ton grand-père encore plus bête que toi, tu ne t’y attendais pas, tu perds le discours que tu devais me faire, monsieur l’avocat, c’est taquinant. Eh bien, tant pis, rage. Je fais ce que tu veux, ça te la coupe, imbécile ! […] c’est un bijou ; elle t’adore. Si tu étais mort, nous aurions été trois […]. […] Enfin, c’est bon, n’en parlons plus, c’est dit, c’est fait, c’est bâclé, prends-la. Telle est ma férocité. Vois-tu, j’ai vu que tu ne m’aimais pas, j’ai dit : Qu’est-ce que je pourrais donc faire pour que cet animal-là m’aime ? J’ai dit : Tiens, j’ai ma petite Cosette sous la main, je vais la lui donner, il faudra bien qu’il m’aime alors un peu, ou qu’il dise pourquoi. Ah ! tu croyais que le vieux allait tempêter, faire la grosse voix, crier non, et lever la canne sur toute cette aurore. Pas du tout. Cosette, soit. Amour, soit. Je ne demande pas mieux. Monsieur, prenez la peine de vous marier. Sois heureux, mon enfant bien-aimé.


Cela dit, le vieillard éclata en sanglots.
Et il prit la tête de Marius, et il la serra dans ses deux bras contre sa vieille poitrine, et tous deux se mirent à pleurer. C’est là une des formes du bonheur suprême.

― Mon père ! s’écria Marius.

― Ah ! tu m’aimes donc ? dit le vieillard.

Il y eut un moment ineffable. Ils étouffaient et ne pouvaient parler.

Enfin le vieillard bégaya :
― Allons ! le voilà débouché. Il m’a dit : Mon père. »


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« Cosette et Marius se revirent.
Ce que fut l’entrevue, nous renonçons à le dire. Il y a des choses qu’il ne faut pas essayer de peindre ; le soleil est du nombre. »


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« ― Monsieur Tranchelevent, j’ai l’honneur de vous demander pour mon petit-fils, monsieur le baron Marius Pontmercy, la main de mademoiselle.


« Monsieur Tranchelevent » s’inclina.


― C’est dit, fit l’aïeul.


Et, se tournant vers Marius et Cosette, les deux bras étendus et bénissant, il cria :
― Permission de vous adorer.


Ils ne se le firent pas dire deux fois. Tant pis ! le gazouillement commença. […] Pendant quatre mois, j’ai été morte. Oh ! que c’est méchant d’avoir été à cette bataille ! Qu’est-ce que je vous avais fait ? Je vous pardonne, mais vous ne le ferez plus. Tout à l’heure, quand on est venu nous dire de venir, j’ai encore cru que j’allais mourir, mais c’était de joie. […] J’ai pleuré, je n’ai plus d’yeux. C’est drôle qu’on puisse souffrir comme cela. […] Oh ! comme je suis heureuse ! C’est donc fini, le malheur ! Je suis toute sotte. Je voulais vous dire des choses que je ne sais plus du tout. M’aimez-vous toujours ? […] — Ange ! disait Marius.

Ange est le seul mot de la langue qui ne puisse s’user. Aucun autre mot ne résisterait à l’emploi impitoyable qu’en font les amoureux. »


[…]


« ― Mes enfants, fichez-vous bien dans la caboche que vous êtes dans le vrai. Aimez-vous. Soyez-en bêtes. L’amour, c’est la bêtise des Hommes et l’esprit de Dieu. Adorez-vous. »


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« La tête qui ne se retourne pas vers les horizons effacés ne contient ni pensée ni amour. »


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« Et Cosette, se penchant tout contre Marius, lui caressa l’oreille de ce chuchotement angélique : ― C’est donc vrai. Je m’appelle Marius. Je suis madame Toi. »


[…]


« Ici nous nous arrêtons. Sur le seuil des nuits de noce est un ange debout, souriant, un doigt sur la bouche. »


[…]


« L’amour, c’est le creuset sublime où se fait la fusion de l’homme et de la femme ; l’être un, l’être triple, l’être final, la trinité humaine en sort. Cette naissance de deux âmes en une doit être une émotion pour l’ombre. »


« Le bonheur parfait implique la solidarité des anges. »


« Quand deux bouches, devenues sacrées par l’amour, se rapprochent pour créer, il est impossible qu’au-dessus de ce baiser ineffable il n’y ait pas un tressaillement dans l’immense mystère des étoiles. »


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« Aimer ou avoir aimé, cela suffit. Ne demandez rien ensuite. On n’a pas d’autre perle à trouver dans les plis ténébreux de la vie. Aimer est un accomplissement. »



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« Alors sa vénérable tête blanche tomba sur le lit, ce vieux cœur stoïque se brisa, sa face s’abîma pour ainsi dire dans les vêtements de Cosette, et si quelqu’un eût passé dans l’escalier en ce moment, on eût entendu d’effrayants sanglots. »


« Combien de fois cette conscience, forcenée au bien, l’avait-elle étreint et accablé ! Combien de fois la vérité, inexorable, lui avait-elle mis le genou sur la poitrine ! Combien de fois, terrassé par la lumière, lui avait-il crié grâce ! Combien de fois cette lumière implacable, allumée en lui et sur lui par l’évêque, l’avait-elle ébloui de force lorsqu’il souhaitait être aveuglé ! Combien de fois s’était-il redressé dans le combat, retenu au rocher, adossé au sophisme, traîné dans la poussière, tantôt renversant sa conscience sous lui, tantôt renversé par elle ! Combien de fois, après une équivoque, après un raisonnement traître et spécieux de l’égoïsme, avait-il entendu sa conscience irritée lui crier à l’oreille : Croc-en-jambe ! misérable ! Combien de fois sa pensée réfractaire avait-elle râlé convulsivement sous l’évidence du devoir ! Résistance à Dieu. Sueurs funèbres. Que de blessures secrètes, que lui seul sentait saigner ! Que d’écorchures à sa lamentable existence ! Combien de fois s’était-il relevé sanglant, meurtri, brisé, éclairé, le désespoir au cœur, la sérénité dans l’âme ! et, vaincu, il se sentait vainqueur. Et, après l’avoir disloqué, tenaillé et rompu, sa conscience, debout au-dessus de lui, redoutable, lumineuse, tranquille, lui disait : Maintenant, va en paix !

Mais, au sortir d’une si sombre lutte, quelle paix lugubre, hélas !

Cette nuit-là pourtant, Jean Valjean sentit qu’il livrait son dernier combat. »


« Il était parvenu au suprême croisement du bien et du mal. Il avait cette ténébreuse intersection sous les yeux. »


« Cosette, cette existence charmante, était le radeau de ce naufragé. Que faire ? S’y cramponner, ou lâcher prise ?

S’il s’y cramponnait, il sortait du désastre, il remontait au soleil, il laissait ruisseler de ses vêtements et de ses cheveux l’eau amère, il était sauvé, il vivait.

Allait-il lâcher prise ?
Alors, l’abîme. »


« Hélas ! dans ce pugilat à outrance entre notre égoïsme et notre devoir, quand nous reculons ainsi pas à pas devant notre idéal incommutable, égarés, acharnés, exaspérés de céder, disputant le terrain, espérant une fuite possible, cherchant une issue, quelle brusque et sinistre résistance derrière nous que le pied du mur !
Sentir l’ombre sacrée qui fait obstacle !
L’invisible inexorable, quelle obsession !
Donc avec la conscience on n’a jamais fini. »


« Qu’était-ce que l’affaire Champmathieu à côté du mariage de Cosette et de ce qu’il entraînait ? Qu’est-ce que ceci : rentrer dans le bagne, à côté de ceci : entrer dans le néant ? »


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« ― Pour quel motif […] ce forçat vient-il dire : Je suis un forçat ? […] C’est par honnêteté. Tenez, ce qu’il y a de malheureux, c’est un fil que j’ai là dans le cœur et qui me tient attaché. C’est surtout quand on est vieux que ces fils-là sont solides. Toute la vie se défait alentour ; ils résistent. Si j’avais pu arracher ce fil, le casser, dénouer le nœud ou le couper, m’en aller bien loin, j’étais sauvé, je n’avais qu’à partir […]. J’ai essayé de le rompre, ce fil, j’ai tiré dessus, il a tenu bon, il n’a pas cassé, je m’arrachais le cœur avec. Alors j’ai dit : Je ne puis pas vivre ailleurs que là. Il faut que je reste. »


« ― En famille ! non. Je ne suis d’aucune famille, moi. Je ne suis pas de la vôtre. Je ne suis pas de celle des Hommes. Les maisons où l’on est entre soi, j’y suis de trop. Il y a des familles, mais ce n’est pas pour moi. Je suis le malheureux, je suis dehors. »


« ― […] Je pouvais mentir, c’est vrai, vous tromper tous, rester monsieur Fauchelevent. Tant que cela a été pour elle, j’ai pu mentir ; mais maintenant ce serait pour moi, je ne le dois pas. »


« ― Vous me demandez ce qui me force à parler ? Une drôle de chose, ma conscience. Me taire, c’était pourtant bien facile. J’ai passé la nuit à tâcher de me le persuader […]. Mais il y a deux choses où je n’ai pas réussi ; ni à casser le fil qui me tient par le cœur fixé, rivé et scellé ici, ni à faire taire quelqu’un qui me parle bas quand je suis seul. […] Il y a un silence qui ment. Et mon mensonge, et ma fraude, et mon indignité, et ma lâcheté, et ma trahison, et mon crime, je l’aurais bu goutte à goutte, je l’aurais recraché, puis rebu, j’aurais fini à minuit et recommencé à midi, et mon bonjour aurait menti, et mon bonsoir aurait menti, et j’aurais dormi là-dessus, et j’aurais mangé cela avec mon pain, et j’aurais regardé Cosette en face, et j’aurais répondu au sourire de l’ange par le sourire du damné, j’aurais été un fourbe abominable ! Pourquoi faire ? pour être heureux. Pour être heureux, moi ! Est-ce que j’ai le droit d’être heureux ? Je suis hors de la vie, monsieur. »


« ― Vous demandez pourquoi je parle ? Je ne suis ni dénoncé, ni poursuivi, ni traqué, dites-vous. Si ! je suis dénoncé ! si ! je suis poursuivi ! si ! je suis traqué ! Par qui ? Par moi. C’est moi qui me barre à moi-même le passage, et je me traîne, et je me pousse, et je m’arrête, et je m’exécute, et quand on se tient soi-même, on est bien tenu. »


« ― Il faut, si l’on veut être heureux, monsieur, ne jamais comprendre le devoir ; car, dès qu’on l’a compris, il est implacable. On dirait qu’il vous punit de le comprendre ; mais non ; il vous en récompense […]. On ne s’est pas si tôt déchiré les entrailles qu’on est en paix avec soi-même. »


« ― Monsieur Pontmercy, cela n’a pas le sens commun, je suis un honnête homme. C’est en me dégradant à vos yeux que je m’élève aux miens. […] J’ai pris des engagements envers moi-même ; je les tiens. Il y a des rencontres qui nous lient, il y a des hasards qui nous entraînent dans des devoirs. »


« ― Quand on a une telle horreur sur soi, on n’a pas le droit de la faire partager aux autres à leur insu, on n’a pas le droit de leur communiquer sa peste, on n’a pas le droit de les faire glisser dans son précipice sans qu’ils s’en aperçoivent, on n’a pas le droit de laisser traîner sa casaque rouge sur eux, on n’a pas le droit d’encombrer sournoisement de sa misère le bonheur d’autrui. S’approcher de ceux qui sont sains et les toucher dans l’ombre avec son ulcère invisible, c’est hideux […]. Je me suis fait une éducation à moi. Eh bien oui, soustraire un nom et se mettre dessous, c’est déshonnête. […] Être une fausse signature en chair et en os, être une fausse clef vivante, entrer chez d’honnêtes gens en trichant leur serrure, ne plus jamais regarder, loucher toujours, être infâme au dedans de moi, non ! non ! non ! non ! Il vaut mieux souffrir, saigner, pleurer, s’arracher la peau de la chair avec les ongles, passer les nuits à se tordre dans les angoisses, se ronger le ventre et l’âme. »


« ― Pour vivre, autrefois, j’ai volé un pain ; aujourd’hui, pour vivre, je ne veux pas voler un nom. »


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« Quand on entend les voix qu’on aime, on n’a pas besoin de comprendre les mots qu’elles disent. Être là ensemble, c’est tout ce que je veux. »


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« ― Je te jure qu’il faut que nous soyons seuls.

― Eh bien, est-ce que je suis quelqu’un ? »


[…]


« Cosette se tourna vers Marius.

― Vous, je vous fais la grimace. »


[…]


« Monsieur mon mari, monsieur mon papa, vous êtes des tyrans. Je vais le dire à grand-père. »


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« Pleurs silencieux, pleurs terribles. »


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« ― À présent que vous savez, croyez-vous, monsieur, vous qui êtes le maître, que je ne dois plus voir Cosette ?

― Je crois que ce serait mieux, répondit froidement Marius.

― Je ne la verrai plus, murmura Jean Valjean.
Et il se dirigea vers la porte. »


[…]


« Voilà ma vie. Nous ne nous quittions jamais. Cela a duré neuf ans et des mois. J’étais comme son père, et elle était mon enfant. Je ne sais pas si vous me comprenez, monsieur Pontmercy, mais s’en aller à présent, ne plus la voir, ne plus lui parler, n’avoir plus rien, ce serait difficile. Si vous ne le trouvez pas mauvais, je viendrai de temps en temps voir Cosette. Je ne viendrais pas souvent. Je ne resterais pas longtemps. »


[…]


« Marius salua Jean Valjean, le bonheur reconduisit jusqu’à la porte le désespoir, et ces deux hommes se quittèrent. »


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« De tels accès du juste et du bien ne sont pas propres aux natures vulgaires. Réveil de conscience, c’est grandeur d’âme. »


[…]


« […] le loup aimait l’agneau, car l’être farouche adorait l’être faible, car, pendant neuf années, l’ange avait eu pour point d’appui le monstre. »


« Qu’était-ce (Q’était-ce) que ce cloaque qui avait vénéré cette innocence au point de ne pas lui laisser une tache ? »


« Qu’était-ce que cette figure de ténèbres ayant pour unique soin de préserver de toute ombre et de tout nuage le lever d’un astre ? »


[…]


« En s’envolant, Cosette, ailée et transfigurée, laissait derrière elle à terre, vide et hideuse, sa chrysalide, Jean Valjean. »


[…]


« Après le dernier des hommes vient le forçat. Le forçat n’est plus, pour ainsi dire, le semblable des vivants. La loi l’a destitué de toute la quantité d’humanité qu’elle peut ôter à un homme. »


[…]


« Dans de certaines conjonctures suprêmes, ne nous est-il pas arrivé à tous, après avoir fait une question, de nous boucher les oreilles pour ne pas entendre la réponse ? C’est surtout quand on aime qu’on a de ces lâchetés-là. Il n’est pas sage de questionner à outrance les situations sinistres, surtout quand le côté indissoluble de notre propre vie y est fatalement mêlé. »


« L’éclaboussure d’un éclair, c’est encore de la foudre. La fatalité a de ces solidarités-là, où l’innocence elle-même s’empreint de crime par la sombre loi des reflets colorants. Les plus pures figures peuvent garder à jamais la réverbération d’un voisinage horrible. »


« Cet homme était de la nuit, de la nuit vivante et terrible. Comment oser en chercher le fond ? C’est une épouvante de questionner l’ombre. Qui sait ce qu’elle va répondre ? L’aube pourrait en être noircie pour jamais. »


[…]


« Cette ortie sinistre avait aimé et protégé ce lys. »


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« Je suis furieuse, reprit [Cosette]. Depuis hier vous me faites tous rager. Je bisque beaucoup. Je ne comprends pas. »


« ― Vous m’en voulez donc de ce que je suis heureuse ?

La naïveté, à son insu, pénètre quelquefois très avant. Cette question, simple pour Cosette, était profonde pour Jean Valjean. Cosette voulait égratigner ; elle déchirait.


Jean Valjean pâlit. Il resta un moment sans répondre, puis, d’un accent inexprimable et se parlant à lui-même, il murmura :

― Son bonheur, c’était le but de ma vie. À présent Dieu peut me signer ma sortie. Cosette, tu es heureuse ; mon temps est fait.


― Ah ! vous m’avez dit tu ! s’écria Cosette.
Et elle lui sauta au cou.


Jean Valjean, éperdu, l’étreignit contre sa poitrine avec égarement. Il lui sembla presque qu’il la reprenait.


― Merci, père ! lui dit Cosette. »


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« Beaucoup d’hommes ont ainsi un monstre secret, un mal qu’ils nourrissent, un dragon qui les ronge, un désespoir qui habite leur nuit. Tel homme ressemble aux autres, va, vient. On ne sait pas qu’il a en lui une effroyable douleur parasite aux mille dents, laquelle vit dans ce misérable, qui en meurt. On ne sait pas que cet homme est un gouffre. Il est stagnant, mais profond. De temps en temps un trouble auquel on ne comprend rien se fait à sa surface. Une ride mystérieuse se plisse, puis s’évanouit, puis reparaît ; une bulle d’air monte et crève. C’est peu de chose, c’est terrible.
C’est la respiration de la bête inconnue. »


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« Les plaisirs de Cosette n’étaient pas coûteux ; ils consistaient en un seul : être avec Marius. »


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« Un jour [Cosette] lui dit tout à coup : Vous étiez mon père, vous n’êtes plus mon père, vous étiez mon oncle, vous n’êtes plus mon oncle, vous étiez monsieur Fauchelevent, vous êtes Jean. Qui êtes-vous donc ? Je n’aime pas tout ça.
Si je ne vous savais pas si bon, j’aurais peur de vous. »


« Un jour il échappa à Cosette de lui dire : Père. Un éclair de joie illumina le vieux visage sombre de Jean Valjean. Il la reprit : Dites Jean. ― Ah ! c’est vrai, répondit-elle avec un éclat de rire, monsieur Jean. ― C’est bien, dit-il. Et il se détourna pour qu’elle ne le vît pas essuyer ses yeux. »


« Ce fut la dernière fois. À partir de cette dernière lueur, l’extinction complète se fit. Plus de familiarité, plus de bonjour avec un baiser, plus jamais ce mot si profondément doux : mon père ! Il était, sur sa demande et par sa propre complicité, successivement chassé de tous ses bonheurs ; et il avait cette misère qu’après avoir perdu Cosette tout entière en un jour, il lui avait fallu ensuite la reperdre en détail. »


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« L’œil finit par s’habituer aux jours de cave. »


[…]


« […] il y avait dans ce tragique regard quelque chose qui ressemblait à l’éblouissement de l’impossible et à la réverbération d’un paradis fermé. Puis une larme, qui s’était peu à peu amassée dans l’angle des paupières, devenue assez grosse pour tomber, glissait sur sa joue, et quelquefois s’arrêtait à sa bouche. Le vieillard en sentait la saveur amère. »


[…]


« Tous les jours, [Jean Valjean] sortait de chez lui à la même heure, il entreprenait le même trajet, mais il ne l’achevait plus, et, peut-être sans qu’il en eût conscience, il le raccourcissait sans cesse. Tout son visage exprimait cette unique idée : À quoi bon ? La prunelle était éteinte ; plus de rayonnement. La larme aussi était tarie ; elle ne s’amassait plus dans l’angle des paupières ; cet œil pensif était sec. »


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« Il y a dans Paris des rues où personne ne passe et des maisons où personne ne vient. [Jean Valjean] était dans une de ces rues-là et dans une de ces maisons-là. »


[…]


« ― Eh bien, docteur ?

― Votre malade est bien malade.

― Qu’est-ce qu’il a ?

― Tout et rien. C’est un homme qui, selon toute apparence, a perdu une personne chère. On meurt de cela.

― Qu’est-ce qu’il vous a dit ?

― Il m’a dit qu’il se portait bien. »


[…]


« […] c’était le reste des mouvements possibles ; c’était la vie épuisée qui s’égoutte dans des efforts accablants qu’on ne recommencera pas. »


[…]


« [Jean Valjean] était dans cette situation, la dernière phase de l’accablement, où la douleur ne coule plus ; elle est pour ainsi dire coagulée ; il y a sur l’âme comme un caillot de désespoir. »


[…]


« Ici [Jean Valjean] s’interrompit, la plume tomba de ses doigts, il lui vint un de ces sanglots désespérés qui montaient par moments des profondeurs de son être, le pauvre homme prit sa tête dans ses deux mains, et songea.

― Oh ! s’écria-t-il au dedans de lui-même (cris lamentables, entendus de Dieu seul), c’est fini. Je ne la verrai plus. C’est un sourire qui a passé sur moi. Je vais entrer dans la nuit sans même la revoir. Oh ! une minute, un instant, entendre sa voix, toucher sa robe, la regarder, elle, l’ange ! et puis mourir ! Ce n’est rien de mourir, ce qui est affreux, c’est de mourir sans la voir. Elle me sourirait, elle me dirait un mot. Est-ce que cela ferait du mal à quelqu’un ? Non, c’est fini, jamais. Me voilà tout seul. Mon Dieu ! mon Dieu ! je ne la verrai plus. »


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« ― Vous êtes un infâme ! vous êtes un menteur, un calomniateur, un scélérat. Vous veniez accuser cet homme, vous l’avez justifié ; vous vouliez le perdre, vous n’avez réussi qu’à le glorifier. Et c’est vous qui êtes un voleur ! Et c’est vous qui êtes un assassin ! Je vous ai vu, Thénardier Jondrette, dans ce bouge […]. J’en sais assez sur vous pour vous envoyer au bagne, et plus loin même, si je voulais. Tenez, voilà mille francs, sacripant que vous êtes ! »


« ― Ah ! Jondrette Thénardier, vil coquin ! que ceci vous serve de leçon, brocanteur de secrets, marchand de mystères, fouilleur de ténèbres, misérable ! Prenez ces cinq cents francs, et sortez d’ici ! Waterloo vous protège. »


« ― Et vous veniez ici faire des infamies ! Je vous dis que vous avez commis tous les crimes. Partez ! disparaissez ! Soyez heureux seulement, c’est tout ce que je désire. Ah ! monstre ! Voilà encore trois mille francs. Prenez-les. […] Allez vous faire pendre ailleurs ! »


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« ― Ah ! quel bonheur ! fit Cosette, rue de l’Homme-Armé. Je n’osais plus t’en parler. Nous allons voir monsieur Jean.


― Ton père ! Cosette, ton père plus que jamais. […] Cosette, il est allé à la barricade pour me sauver. Comme c’est son besoin d’être un ange, en passant, il en a sauvé d’autres ; il a sauvé Javert. Il m’a tiré de ce gouffre pour me donner à toi. Il m’a porté sur son dos dans cet effroyable égout. Ah ! je suis un monstrueux ingrat. Cosette, après avoir été ta providence, il a été la mienne. Figure-toi qu’il y avait une fondrière épouvantable, à s’y noyer cent fois, à se noyer dans la boue, Cosette ! Il me l’a fait traverser. […] Nous allons le ramener, le prendre avec nous, qu’il le veuille ou non, il ne nous quittera plus. Pourvu qu’il soit chez lui ! Pourvu que nous le trouvions ! Je passerai le reste de ma vie à le vénérer. Oui, ce doit être cela, vois-tu, Cosette ? […] Tout s’explique. Tu comprends.


Cosette ne comprenait pas un mot.
― Tu as raison, lui dit-elle. »


[…]


« Au coup qu’il entendit frapper à sa porte, Jean Valjean se retourna.
― Entrez, dit-il faiblement.


La porte s’ouvrit. Cosette et Marius parurent.
Cosette se précipita dans la chambre.
[…]


― Cosette ! dit Jean Valjean, et il se dressa sur sa chaise, les bras ouverts et tremblants, hagard, livide, sinistre, une joie immense dans les yeux.


Cosette, suffoquée d’émotion, tomba sur la poitrine de Jean Valjean.
― Père ! dit-elle.


Jean Valjean, bouleversé, bégayait :
― Cosette ! elle ! vous, madame ! c’est toi ! Ah mon Dieu !


Et, serré dans les bras de Cosette, il s’écria :
― C’est toi ! tu es là ! Tu me pardonnes donc !


Marius, baissant les paupières pour empêcher ses larmes de couler, fit un pas et murmura entre ses lèvres contractées convulsivement pour arrêter les sanglots :
― Mon père !


― Et vous aussi, vous me pardonnez ! dit Jean Valjean.


Marius ne put trouver une parole, et Jean Valjean ajouta :
― Merci.


[…]


Jean Valjean balbutiait :

― Comme on est bête ! Je croyais que je ne la verrais plus. Figurez-vous, monsieur Pontmercy, qu’au moment où vous êtes entré, je me disais : C’est fini. Voilà sa petite robe, je suis un misérable homme, je ne verrai plus Cosette […]. Étais-je idiot ! Voilà comme on est idiot ! […] Allons, il y a là un pauvre bonhomme qui a besoin d’un ange. Et l’ange vient ; et l’on revoit sa Cosette ! et l’on revoit sa petite Cosette ! Ah ! j’étais bien malheureux !


Il fut un moment sans pouvoir parler, puis il poursuivit :

― J’avais vraiment besoin de voir Cosette une petite fois de temps en temps. Un cœur, cela veut un os à ronger. Cependant je sentais bien que j’étais de trop. […] Ah ! Dieu béni, je la revois ! […]


Et Cosette reprenait :

― Quelle méchanceté de nous avoir laissés comme cela ! Où êtes-vous donc allé ? pourquoi avez-vous été si longtemps ? Autrefois vos voyages ne duraient pas plus de trois ou quatre jours. J’ai envoyé Nicolette, on répondait toujours : Il est absent. […]


― Ainsi vous voilà ! Monsieur Pontmercy, vous me pardonnez ! répéta Jean Valjean.


À ce mot, que Jean Valjean venait de redire, tout ce qui se gonflait dans le cœur de Marius trouva une issue, il éclata :

― Cosette, entends-tu ? Il en est là ! Il me demande pardon. Et sais-tu ce qu’il m’a fait, Cosette ? Il m’a sauvé la vie. Il a fait plus. Il t’a donnée à moi. Et après m’avoir sauvé, et après t’avoir donnée à moi, Cosette, qu’a-t-il fait de lui-même ? Il s’est sacrifié. Voilà l’homme. Et, à moi l’ingrat, à moi l’oublieux, à moi l’impitoyable, à moi le coupable, il me dit : Merci ! Cosette, toute ma vie passée aux pieds de cet homme, ce sera trop peu. Cette barricade, cet égout, cette fournaise, ce cloaque, il a tout traversé pour moi, pour toi, Cosette ! Il m’a emporté à travers toutes les morts qu’il écartait de moi et qu’il acceptait pour lui. Tous les courages, toutes les vertus, tous les héroïsmes, toutes les saintetés, il les a ! Cosette, cet homme-là, c’est l’ange !


― Chut ! chut ! dit tout bas Jean Valjean. Pourquoi dire tout cela ?


― Mais vous ! s’écria Marius avec une colère où il y avait de la vénération, pourquoi ne l’avez-vous pas dit ? C’est votre faute aussi. Vous sauvez la vie aux gens, et vous le leur cachez ! Vous faites plus, sous prétexte de vous démasquer, vous vous calomniez. C’est affreux.


― J’ai dit la vérité, répondit Jean Valjean.


― Non, reprit Marius, la vérité, c’est toute la vérité ; et vous ne l’avez pas dite. […]


― […] Si j’avais parlé cela aurait tout gêné.


― Gêné quoi ? Gêné qui ? repartit Marius. […] Nous vous emmenons. Vous faites partie de nous-mêmes. Vous êtes son père et le mien. Vous ne passerez pas dans cette affreuse maison un jour de plus.


[…]


― Cette fois-ci, c’est pour de bon, ajouta Cosette. Nous avons une voiture en bas. Je vous enlève. S’il le faut, j’emploierai la force.
Et, riant, elle fit le geste de soulever le vieillard dans ses bras.
[…]
Et plus de madame, et plus de monsieur Jean, nous sommes en république, tout le monde se dit tu, n’est-ce pas, Marius ?
[…] Et puis, je ferai tout ce que vous voudrez, et puis, vous m’obéirez bien.


Jean Valjean l’écoutait sans l’entendre. Il entendait la musique de sa voix plutôt que le sens de ses paroles ; une de ces grosses larmes qui sont les sombres perles de l’âme, germait lentement dans son œil. Il murmura :

― La preuve que Dieu est bon, c’est que la voilà.


― Mon père ! dit Cosette.


Jean Valjean continua :

― C’est bien vrai que ce serait charmant de vivre ensemble. […]
Seulement...


Il s’interrompit et dit doucement :

― C’est dommage.

La larme ne tomba pas, elle rentra, et Jean Valjean la remplaça par un sourire.


Cosette prit les deux mains du vieillard dans les siennes.

― Mon Dieu ! dit-elle, vos mains sont encore plus froides. Est-ce que vous êtes malade ? Est-ce que vous souffrez ?


― Moi ? Non, répondit Jean Valjean, je suis très bien. Seulement...
Il s’arrêta.


― Seulement quoi ?


― Je vais mourir tout à l’heure.


Cosette et Marius frissonnèrent.
― Mourir ! s’écria Marius.


― Oui, mais ce n’est rien, dit Jean Valjean.


Il respira, sourit et reprit :

― Cosette, tu me parlais, continue, parle encore, ton petit rouge-gorge est donc mort, parle que j’entende ta voix !


Marius pétrifié regardait le vieillard.
Cosette poussa un cri déchirant.

― Père ! mon père ! vous vivrez. Vous allez vivre. Je veux que vous viviez, entendez-vous !


Jean Valjean leva la tête vers elle avec adoration.

― Oh oui, défends-moi de mourir. Qui sait ? J’obéirai peut-être. J’étais en train de mourir quand vous êtes arrivés. Cela m’a arrêté, il m’a semblé que je renaissais.


― Vous êtes plein de force et de vie, s’écria Marius. Est-ce que vous vous imaginez qu’on meurt comme cela ? Vous avez eu du chagrin, vous n’en aurez plus. C’est moi qui vous demande pardon, et à genoux encore !
Vous allez vivre, et vivre avec nous, et vivre longtemps. Nous vous reprenons. Nous sommes deux ici qui n’aurons désormais qu’une pensée, votre bonheur !


― Vous voyez bien, reprit Cosette tout en larmes, que Marius dit que vous ne mourrez pas.


Jean Valjean continuait de sourire.

― […] Que vous soyez heureux, que monsieur Pontmercy ait Cosette, que la jeunesse épouse le matin, qu’il y ait autour de vous, mes enfants, des lilas et des rossignols, que votre vie soit une belle pelouse avec du soleil, que tous les enchantements du ciel vous remplissent l’âme, et maintenant, moi qui ne suis bon à rien, que je meure ; il est sûr que tout cela est bien. Voyez-vous, soyons raisonnables, il n’y a plus rien de possible maintenant, je sens tout à fait que c’est fini. […]


Un bruit se fit à la porte. C’était le médecin qui entrait.


― Bonjour et adieu, docteur, dit Jean Valjean.

[…]

Il y eut un silence. Toutes les poitrines étaient oppressées.


Jean Valjean se tourna vers Cosette. Il se mit à la contempler comme s’il voulait en prendre pour l’éternité. À la profondeur d’ombre où il était déjà descendu, l’extase lui était encore possible en regardant Cosette. […] Le sépulcre peut avoir son éblouissement. Le médecin lui tâta le pouls.


― Ah ! c’est vous qu’il lui fallait ! murmura-t-il en regardant Cosette et Marius.

Et, se penchant à l’oreille de Marius, il ajouta très bas :

― Trop tard.

[…]

― Ce n’est rien de mourir ; c’est affreux de ne pas vivre.

[…]

― Père ! ne nous quittez pas. Est-il possible que nous ne vous retrouvions que pour vous perdre ?

[…]

On pourrait dire que l’agonie serpente. Elle va, vient, s’avance vers le sépulcre, et se retourne vers la vie. Il y a du tâtonnement dans l’action de mourir.

[…]

― Il revient ! docteur, il revient ! cria Marius.

[…]

― Voulez-vous un prêtre ?

― J’en ai un, répondit Jean Valjean.
Et, du doigt, il sembla désigner un point au-dessus de sa tête où l’on eût dit qu’il voyait quelqu’un.
Il est probable que l’évêque en effet assistait à cette agonie.


Quand un être qui nous est cher va mourir, on le regarde avec un regard qui se cramponne à lui et qui voudrait le retenir. Tous deux, muets d’angoisse, ne sachant que dire à la mort, désespérés et tremblants, étaient debout devant lui, Cosette donnant la main à Marius.


D’instant en instant, Jean Valjean déclinait. Il baissait ; il se rapprochait de l’horizon sombre. […] et en même temps que la misère des membres et l’accablement du corps croissait, toute la majesté de l’âme montait et se déployait sur son front. La lumière du monde inconnu était déjà visible dans sa prunelle.

Sa figure blêmissait et souriait. La vie n’était plus là, il y avait autre chose. Son haleine tombait, son regard grandissait. C’était un cadavre auquel on sentait des ailes.


― Approche, approchez tous deux. Je vous aime bien. Oh ! c’est bon de mourir comme cela ! Toi aussi, tu m’aimes, ma Cosette. Je savais bien que tu avais toujours de l’amitié pour ton vieux bonhomme. […] Tu me pleureras un peu, n’est-ce pas ? Pas trop. Je ne veux pas que tu aies de vrais chagrins. Il faudra vous amuser beaucoup, mes enfants. […] J’écrivais tout à l’heure à Cosette. Elle trouvera ma lettre. C’est à elle que je lègue les deux chandeliers qui sont sur la cheminée. Ils sont en argent ; mais pour moi ils sont en or, ils sont en diamant ; ils changent les chandelles qu’on y met, en cierges. Je ne sais pas si celui qui me les a donnés est content de moi là-haut. J’ai fait ce que j’ai pu. Mes enfants, vous n’oublierez pas que je suis un pauvre, vous me ferez enterrer dans le premier coin de terre venu sous une pierre pour marquer l’endroit. C’est là ma volonté. Pas de nom sur la pierre. Si Cosette veut venir un peu quelquefois, cela me fera plaisir. Vous aussi, monsieur Pontmercy. Il faut que je vous avoue que je ne vous ai pas toujours aimé ; je vous en demande pardon. Maintenant, elle et vous, vous n’êtes plus qu’un pour moi. Je vous suis très reconnaissant. Je sens que vous rendez Cosette heureuse. […] C’est fini. Mes enfants, ne pleurez pas, je ne vais pas très loin. Je vous verrai de là. Vous n’aurez qu’à regarder quand il fera nuit, vous me verrez sourire. […] Comme tu m’as fait rire des fois, mon doux ange ! […] Tu étais si espiègle toute petite ! Tu jouais. Tu te mettais des cerises aux oreilles. […] Cosette, voici le moment venu de te dire le nom de ta mère. Elle s’appelait Fantine. Retiens ce nom-là : Fantine. Mets-toi à genoux toutes les fois que tu le prononceras. Elle a bien souffert. Et t’a bien aimée. Elle a eu en malheur tout ce que tu as en bonheur. […] Je vais donc m’en aller, mes enfants. Aimez-vous bien toujours. Il n’y a guère autre chose que cela dans le monde : s’aimer. Vous penserez quelquefois au pauvre vieux qui est mort ici. O ma Cosette ! ce n’est pas ma faute, va, si je ne t’ai pas vue tous ces temps-ci, cela me fendait le cœur ; j’allais jusqu’au coin de la rue, je devais faire un drôle d’effet aux gens qui me voyaient passer, j’étais comme fou, une fois je suis sorti sans chapeau. Mes enfants, voici que je ne vois plus très clair, j’avais encore des choses à dire, mais c’est égal. Pensez un peu à moi. Vous êtes des êtres bénis. Je ne sais pas ce que j’ai, je vois de la lumière. Approchez encore. Je meurs heureux. Donnez-moi vos chères têtes bien-aimées, que je mette mes mains dessus.

Cosette et Marius tombèrent à genoux, éperdus, étouffés de larmes, chacun sur une des mains de Jean Valjean. Ces mains augustes ne remuaient plus.

Il était renversé en arrière, la lueur des deux chandeliers l’éclairait ; sa face blanche regardait le ciel, il laissait Cosette et Marius couvrir ses mains de baisers ; il était mort.

La nuit était sans étoiles et profondément obscure. Sans doute, dans l’ombre, quelque ange immense était debout, les ailes déployées, attendant l’âme. »


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« Il y a, au cimetière du Père-Lachaise, […] dans un angle désert, le long d’un vieux mur, sous un grand if auquel grimpent les liserons, parmi les chiendents et les mousses, une pierre. Cette pierre n’est pas plus exempte que les autres des lèpres du temps, de la moisissure, du lichen, et des fientes d’oiseaux. L’eau la verdit, l’air la noircit. Elle n’est voisine d’aucun sentier, et l’on n’aime pas aller de ce côté-là, parce que l’herbe est haute et qu’on a tout de suite les pieds mouillés. Quand il y a un peu de soleil, les lézards y viennent. Il y a, tout autour, un frémissement de folles avoines. Au printemps, les fauvettes chantent dans l’arbre.
Cette pierre est toute nue. On n’a songé en la taillant qu’au nécessaire de la tombe, et l’on n’a pris d’autre soin que de faire cette pierre assez longue et assez étroite pour couvrir un homme.
On n’y lit aucun nom.
Seulement, voilà de cela bien des années déjà, une main y a écrit au crayon ces quatre vers qui sont devenus peu à peu illisibles sous la pluie et la poussière, et qui probablement sont aujourd’hui effacés :

Il dort. Quoique le sort fût pour lui bien étrange.
Il vivait. Il mourut quand il n’eut plus son ange ;
La chose simplement d’elle-même arriva,
Comme la nuit se fait lorsque le jour s’en va.
»


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Victor Hugo, Les Misérables, Tome V : Jean Valjean, 1862



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« Vous avez raison, monsieur, quand vous me dites que le livre les Misérables est écrit pour tous les peuples. Je ne sais s’il sera lu par tous, mais je l’ai écrit pour tous. […] Les plaies du genre humain, ces larges plaies qui couvrent le globe, ne s’arrêtent point aux lignes bleues ou rouges tracées sur la mappemonde. […] »


Victor Hugo, Lettre à H. Daelli, éditeur de la traduction italienne des Misérables à Milan, Hauteville-House, 18 octobre 1862
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